Zététique

Un blog sur la zététique et la parapsychologie scientifique, l'étude critique des phénomènes paranormaux dans une optique scientifique.

13 septembre 2007

Michael Shermer et le Remote Viewing

shermerMichael Shermer est un sceptique américain très médiatique. Il est le fondateur de la Skeptic Society et l'éditeur de la revue Skeptic. Il est également membre du CSI et propose chaque mois, dans le Scientific American, un article sceptique. Il a récemment mis en place une série documentaire, Exploring the Unknown, dans laquelle il étudie un certain nombre de faits réputés "paranormaux".

Tout irait bien dans le meilleur des mondes si Michael Shermer n'était pas l'un des sceptiques ayant le plus tendance à des dérives pseudo-sceptiques. Recemment, il a été critiqué par Pim Van Lommel, médecin ayant publié une recherche sur les NDE dans la revue médicale The Lancet. Michael Shermer avait proposé dans un article du Scientific American une interprétation des résultats de Pim Van Lommel à l'opposée des faits indiqués par l'auteur lui-même. Pim Van Lommel a repris cette critique dans cet article. Il a également écrit au Scientific American pour dénoncer cette interprétation erronnée. Ainsi, si Shermer est un porte-parole habile, et pertinent, pour ce qui concerne l'abord sceptique du paranormal en général (domaine dans lequel il effectue un travail appréciable), il est en revanche sujet à une forte tendance à la déformation des faits quand le sujet abordé touche en partie à la parapsychologie.

Nous allons analyser en détail dans l'un des épisodes de Exploring the Unknown  les arguments pseudo-sceptiques de Shermer. Voyons tout d'abord ces vidéos :

Première étape : présentation du phénomène allégué

Shermer présente ce qu'il va étudier : le remote viewing (vision à distance), une technique censée améliorer les perceptions extra-sensorielles, notamment utilisée durant 20 ans par le gouvernement americain. En général, lors de cette première étape, le phénomène est présenté de façon objective. Il n y a donc pas grand chose à lui reprocher concernant la présentation initiale du remote viewing et du projet Stargate.

Deuxième étape : Trouver des pseudo-parapsychologues qui croient au phénomène allégué

On passe d'un phénomène décrit objectivement à partir d'archives à un groupe de "remote viewers" censés reproduire ce phénomène. La rencontre de ce groupe va permettre à Shermer de tester, de façon impartiale et neutre, le remote viewing. L'approche apparait cohérente, rigoureuse et ouverte. En réalité, un premier glissement a déjà eu lieu et qui provient d'un décalage entre le phénomène initial et le phénomène qui va être étudié. Mais ce premier glissement échappe généralement au néophyte en la matière. Ce décalage est le suivant :

  • Le travail effectué par le gouvernement americain a duré 20 ans. Il a été effectué par des scientifiques chevronnés disposant de moyens importants. Il a donné lieu à de nombreuses expériences en conditions contrôlées, expériences dont les résultats ont été reproduits à plusieurs reprises dans les mêmes conditions avec des sujets sélectionns et entrainés.
  • Lorsque le projet Stargate a été démantelé et que les informations concernant ce projet ont été rendues publiques, un nombre important de petit groupes de "remote viewiers" amateurs ont été créés un peu partout aux Etats-Unis. Il s'agit de groupes dont l'abord n'est pas comparable avec le projet Stargate et nous sommes dans le registre de la pseudo-parapsychologie. Concrètement, nous passons donc d'un phénomène ayant une certaine solidité sur le plan scientifique à un "test" de ce phénomène auprès d'amateurs. 

Ce glissement n'est pas anodin. Il est voulu car il aurait tout à fait été possible de collaborer avec des scientifiques et des anciens sujets de Stargate. Ces derniers ont d'ailleurs accepté de refaire ce type d'expériences pour des émissions de télévision. Ils ont également déjà fait participer des chercheurs sceptiques de Stanford et ils continuent également de mettre en place et de publier des expériences scientifiques sur la question (Cf. les proceedings 2007 de la Parapsychological Association). Shermer aurait donc pu faire le choix d'assister ou de participer à l'une de ces expériences.

Troisième étape : le test des pseudo-parapsychologues

Un premier test se déroule "in vivo". On prend vite conscience de l'amateurisme des personnes présentées dans le reportage. Ils analysent chaque concordance comme étant significative en ne se rendant pas compte que cela peut-être le simple fait du hasard. Il existe des dizaines de groupe de ce type aux Etat-Unis, faisant ainsi des tests de remote viewing, persuadés d'obtenir des effets psi qui ne sont en réalité que le fruit du hasard et de biais cognitifs. On notera cependant un élément intéressant. L'un des sujets nomme clairement la cible "Stonehedge". Le fait de nommer la cible ne colle pas avec l'hypothèse "beaucoup de dessins = des concordances hasardeuses". Bien entendu, diverses explications sont possibles - fraude, biais sensitif,etc. - mais, comme l'indique Shermer, un autre test est nécessaire.

Quatrième étape :  l'expert "impartial"

Avant d'en arriver là, Shermer fait intervenir le psychologue Ray Hyman, sceptique célèbre, membre lui aussi du CSICOP. Hyman a plusieurs facettes. Il a collaboré avec plusieurs parapsychologues démontrant une réelle ouverture. Mais il a également fait preuve d'un pseudo-scepticisme flagrant, en particulier suite à la publication des résultats du Ganfeld obtenus après une charte qu'il avait lui-même mise en place avec le parapsychologue Honorton. Toujours est-il que dans le cas présent, Ray Hyman est présenté comme l'expert qui fut chargé d'analyser les résultats du projet Stargate. On remarque le va-et-vient entre le projet Stargate au début, le groupe amateur de remote viewing, et la critique de Ray Hyman qui permet de faire à nouveau le lien avec le projet Stargate. Pour un observateur extérieur, les jeux sont faits : l'expert a parlé. Le programme Stargate n'est qu'un "mind trick" fondé notamment sur le "cold reading".

Mais Shermer n'interroge pas l'autre expert qui a étudié les résultats de Stargate. Cet expert, c' est Jessica Utts, professeur de statistiques en Californie. Selon elle, les résultats obtenus lors du projet Stargate démontrent l'existence des perceptions extra-sensorielles et leur utilité pour les services de renseignement. D'autres scientifiques, qui ont également analysé les données de Stargate, sont arrivés à la même conclusion que Utts.

Ainsi, si les indications d'Hyman sont pertinentes concernant le fonctionnement de ce groupe de remote viewer, elles ne rendent pas compte des résultats obtenus lors des expériences contrôlées. Ainsi, pour éviter ce problème gênant, Shermer, et c'est là une technique pseudo-sceptique classique, choisit et sélectionne l'information. Il ne fait intervenir que les scientifiques qui défendent son point de vue. Et pour donner l'impression d'étudier le "pour" et le "contre", il fait intervenir pour le "pour" des pseudo-parapsychologues.

Cinquième étape : l'expérience sceptique et la conclusion

Précisons tout d'abord que l'expérience initiale du groupe de remote viewing ne vaut absolument rien sur le plan scientifique. On ne sait rien de la façon dont la cible a été sélectionnée, de qui la connait, etc. Mais plus étonnant - à première vue - l'expérience de Shermer contient elle-aussi des biais, en particulier un biais fondamental : Shermer, présent lors de l'expérience, connait la cible. Quel est le sens de cette expérience si elle est tant biaisée ? Pourquoi laisser un tel biais ? C'est en analysant un certain nombre des expériences pseudo-sceptiques que l'on peut saisir la raison de ce type de biais : cela permet, au pseudo-sceptique de s'en sortir quoi qu'il arrive. Dans le cas très problématique où le sujet citerait explitement la cible sélectionnée, il sera possible d'invoquer un biais. Car il ne faut pas perdre de vue l'objectif initial du pseudo-sceptique : le debunking à tout prix et il n'y aurait rien de pire pour un pseudo-sceptique que de se faire le complice d'une expérience réussie et médiatisée.

Cela étant dit, dans le cas présent, les deux sujets échouent lamentablement. On entend d'ailleurs un argument pseudo-parapsychologique fréquent "le sceptique présent pourrait interférer avec la perception de la cible". A noter que les sceptiques confondent souvent ce type de justification injustifiable avec l'effet expérimentateur psi testé expérimentalement par les parapsychologues. On remarquera également les justifications ad hoc concernant les pertinences entre la cible et les descriptions du sujet. Là encore, nous sommes dans le règne de la pseudo-parapsychologie.

De façon plus générale, et dans tous les cas, l'expérience de Shermer n'a aucune valeur scientifique. Pour réellement être en mesure de donner un avis pertinent concernant le remote viewing, il serait nécessaire de reproduire expérimentalement, dans un cadre scientifique et donc des conditions contrôlées, les travaux effectués par les parapsychologues. Une expérience effectuée de la sorte sur un seul essai ne fait que confirmer ce que disent les parapsychologues : les sujets doués sont rares (selon Stargate, entre 1% et 5% des sujets testés) et leurs réussites ne sont pas systématiques. C'est pourquoi il est nécessaire de faire un certain nombre d'essais et de sélectionnés au départ les sujets par le biais de pré-tests. Il s'agit donc là encore d'un procédé pseudo-sceptique, la mise en place d'une expérience non-scientifique qui va donner l'impression d'un test expérimental cohérent du phénomène allégué. Les conditions mises en place ne permettront pas la mise en évidence du phénomène tel que décrit par les parapsychologues. Ce type d'expérience permet d'emporter la conviction du spectateur. Nous sommes alors dans une démarche militante et non scientifique.

La conclusion tombe donc logiquement : le remote viewing n'existe pas et le projet Stargate n'était qu'une vaste blague. Libre à vous de continuer d'y croire, voilà les faits.

Conclusion

Résumons les techniques employées par Shermer pour discréditer la parapsychologie dans ce reportage :

  • La présentation du phénomène : Référence à des expériences parapsychologiques sérieuses. Présentation courte mais objective de ces expériences,
  • Le recours aux croyants : Rencontre avec des pseudo-parapsychologues qui affirment reproduire ce type d'expérience.
  • L'amalgame : Observation des pseudo-parapsychologues et amalgame avec les expérience de parapsychologie.
  • La sélection des données scientifique : Avis d'un scientifique sur la question ; pas d'allusion aux scientifiques ayant donné des avis contraires et n'allant pas dans le sens de l'hypothèse sceptique.
  • Le faux test scientifique : Mise en place d'un test non scientifique avec des pseudo-parapsychologues ; pas de prise en compte des critères définis par les parapsychologues.

Il s'agit là de techniques typiques du pseudo-scepticisme.

Quelle serait alors une réelle approche zététique du remote viewing ? :

  • 1- Revue de littérature concernant les expériences scientifiques sur la question (que les expériences aient été effectuées par des sceptiques ou des parapsychologues, ce qui compte c'est la qualité scientifique des recherches)
  • 2- Reproduction des expériences scientifiques et test d'hypothèses en conditions contrôlées,
  • 3- Publication des résultats obtenus ; Confirmation ou Infirmation des travaux scientifiques déjà effectués sur le remote viewing.

On remarquera qu'à l'heure actuelle, aucun chercheur qui se dit sceptique, n'a effectué cette démarche. Les seuls scientifiques qui ont eu ce type d'abord sont ceux qui ont collaborés avec des parapsychologues. Nous voyons donc le décalage entre le discours sceptique (tout à fait cohérent) et la réalité, souvent teintée de pseudo-scepticisme. Paradoxalement, alors que le discours sceptique défend un abord scientifique des phénomènes, les pseudo-sceptiques n'effectuent pas d'expériences scientifiques.

Ainsi, des reportages comme celui de Shermer sont problématiques à plusieurs niveaux. S'ils informent en partie (concernant le cold reading, les biais cognitifs, etc.) à propos de la pseudo-parapsychologie, ils effectuent également un travail de désinformation. Pour en arriver là, comme nous l'avons vu, Shermer utilise un certain nombre de techniques à l'opposé des pratiques scientifiques et critiques. Pourtant, la pensée critique et zététique ne trouve pas ses sources dans la sélection des information et la mise en place d'expérience pseudo-scientifique. Elle est au contraire la conséquence de la prise en compte détaillée des faits et cela de façon exhaustive.

Posté par BlogZetetique à 00:45 - CSI / CSICOP - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Blog très interessant !
Concernant la video de Shermer, je remarque aussi qu'il annonce d'abord que personne ne sait ce qu'il y a dans l'enveloppe. Son contenu, nous dit Shermer a été choisi par un mysterieux "nous". Le sait-il lui-même ?
Il me semble qu'il y a là une claire volonté de se demarquer de la manière de faire de Carr, et donc d'omettre un détails.

Bonne continuation

Posté par Alosyus, 19 septembre 2007 à 09:31

Quand l'enveloppe, va être ouverte, Shermer indique clairement qu'il a choisi la cible "When I have chosen the target... Sur ce point, Shermer ne distingue donc pas sa technique de celle de Carr.

Posté par Truzzi, 19 septembre 2007 à 17:43

Michael Shermer est un des plus grands intellectuels contemporains. N'oublions pas qu'il tient la rubrique sceptique dans le magazine "Scientific American". Ces ouvrages sont des classiques de la pensée critique.

Je trouve de manière globale tes critiques un peu facile.

En effet, elle ne prenne pas du tout en compte le fait que ces vidéos YouTube ont un but de vulgarisation scientifique, et aussi qu'elles ont un format limitée (elles ne peuvent pas être trop longues).

Tu pourrais faire le même genre de critiques pour n'importe quel travail de vulgarisation. Par principe, la vulgarisation simplifie le débat scientifique qu'elle présente. Toujours.

Le consensus scientifique actuel étant que l'existence du psi n'a pas été scientifiquement prouvée, et que le programme Stargate a été un échec (la position de Jessica Utts est minoritaire dans la littérature), cette présentation de Shermer est excellente: c'est un très bon reportage de vulgarisation.

Enfin, n'oublions pas ici que généralement les émissions TV présentent toujours la position "croyante" lors des émissions sur le paranormal, donnant un temps de parole très limité aux sceptiques. YouTube change la donne. Tu reproches à Shermer de ne pas donner de place à une pro-paranormal comme Jessica Utts dans un court documentaire YouTube, là où moi je reproche au massmédia de ne nous donner généralement que l'approche pro-paranormal parce qu'elle est plus vendeuse (et d'oublier de donner l'autre côté du débat, c'est-à-dire l'approche sceptique du phénomène)...

Enfin bref, excellent boulot Mr Michael Shermer. Continuez comme ça. Je suis fan.

Posté par Venom, 27 septembre 2007 à 17:10

Un abord plus neutre ?

Bonjour Venom,

"En effet, elle ne prenne pas du tout en compte le fait que ces vidéos YouTube ont un but de vulgarisation scientifique, et aussi qu'elles ont un format limitée (elles ne peuvent pas être trop longues)."

Vulgarisation ne signifie pas regard subjectif. Il existe des reportages de vulgarisation beaucoup plus neutres qui proposent les arguments de chacun.

"Le consensus scientifique actuel étant que l'existence du psi n'a pas été scientifiquement prouvée, et que le programme Stargate a été un échec (la position de Jessica Utts est minoritaire dans la littérature), cette présentation de Shermer est excellente: c'est un très bon reportage de vulgarisation."

Il est difficile de parler de consensus concernant Stargate et de position minoritaire. Il y a eu deux rapports de deux scientifiques, l'un pour et l'un contre.

"Enfin, n'oublions pas ici que généralement les émissions TV présentent toujours la position "croyante" lors des émissions sur le paranormal, donnant un temps de parole très limité aux sceptiques. YouTube change la donne. Tu reproches à Shermer de ne pas donner de place à une pro-paranormal comme Jessica Utts dans un court documentaire YouTube, là où moi je reproche au massmédia de ne nous donner généralement que l'approche pro-paranormal parce qu'elle est plus vendeuse (et d'oublier de donner l'autre côté du débat, c'est-à-dire l'approche sceptique du phénomène)..."

Je vous rejoins, il y a un vrai problème au niveau des médias qui mettent en avant le sensationnalisme. Mais je ne pense pas que ce soit une raison pour proposer de la même façon des approches pseudo-sceptiques pour faire contre poids. Le plus pertinent me parait des approches neutres qui proposent les arguments de l'ensemble des scientifiques qui travaillent sur ces questions.

Posté par Truzzi, 27 septembre 2007 à 18:05

Bonjour,

Un blog fort intéressant, que je viens de découvrir et n'ai pas encore lu dans son intégralité.

Cependant, à la suite du dernier article, je m'étonne que, lorsque vous critiquez l'article du site du CZ sur les expériences de Peoc'h, vous invoquiez le fait que l'article se base sur un reportage télévisé et non sur ses publications, alors qu'un peu avant, vous vous appuyez sur un reportage télévisé pour critiquer le travail de Shermer, et non ses publications...

En tout cas, bon courage pour ce travail d'écriture qui doit vous demander énormément de temps.


Cordialement,

Eric Déguillaume
Observatoire Zététique

Posté par Cortex, 27 septembre 2007 à 22:30

vidéo ou pas vidéo ?

Bonsoir,

Merci pour ce commentaire.

Il y a une différence notable entre le reportage sur Peoc'h et le reportage de Shermer.

Peoc'h a réalisé une thèse de médecine et non un reportage TV. S'il peut-être jugé pour son travail de thèse, il ne peut l'être pour le reportage TV. Or c'est ce qu'à fait le CZ.

Dans le cas de Shermer, c'est bien Shermer qui a effectué le reportage. On peut donc directement critiquer le reportage.

Cela étant dit, on pourrait effectivement supposer qu'il y a un décalage entre la version Tv des critiques de Shermer et ses publications. Mais il n'en est rien, les critiques de Shermer que l'on trouve dans le reportage sont les mêmes que celles que l'on trouve dans ses ouvrages, par exemple "The Borderlands of Science: Where Sense Meets Nonsense". C'est dommage car c'est un chercheur de qualité mais dès qu'il touche à la parapsychologie, il utilise soudain des stratagèmes pseudo-sceptiques.

Par exemple, il a préféré rencontrer Sylvia Brown (si vous la connaissez, c'est vraiment la caricature de la voyante illuminée) plutôt que d'effectuer des tests avec Joe McMoneagle (décoré de la croix du mérite pour ses activités lors de Stargate).

Guy Lyon Plaifayr en dit un plus concernant Shermer dans cet article :
http://www.skepticalinvestigations.org/exam/Shermer_nonsense.htm

Posté par Truzzi, 28 septembre 2007 à 00:14

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