cies2"L’effet Janis traduit un comportement de groupe consistant à écarter (inconsciemment en général) toute opinion ou discussion allant à l'encontre de la cohésion du groupe. Selon Janis et Mann, cette attitude engendre souvent une absence d'objectivité et d'honnêteté dans la recherche et le traitement de l'informations, une censure collective appliquée à soi-même et aux autres, un isolement par rapport aux autres groupes et finalement un système de pensée intolérant et irrationnel. Fort heureusement, les groupes auquel nous avons eu affaire (observatoire zététique, atelier de zététique) sont épargnés par cet effet ! "  Rapport d'Atelier de troisième année, p. 56

Nous avons découvert sur Internet un rapport d'atelier de troisième année du CIES de grenoble dont est tirée la citation précédente. Ce document a été rédigé par des doctorants allocataires-moniteurs (c'est-à-dire financés pour leur thèse et formés afin de devenir de futurs enseignants à l'université). Avant d’aller plus loin et de proposer une analyse détaillée de ce document, nous proposons une petite expérience à nos lecteurs. L’analyse qui va suivre nous paraît d’autant plus intéressante si vous lisez auparavant et sans a priori ce rapport d’atelier pédagogique et que dans un second temps, vous consultez notre analyse. Ce rapport est disponible sur le site du CIES de Grenoble à cette adresse :

http://web.ujf-grenoble.fr/CIES/cies/TELECHARGEMENT/rapport_08_03_04.pdf

Les préalables : la présentation de la démarche zététique

Plusieurs étudiants de doctorat ont décidé de participer à un atelier pédagogique dans le cadre de formations du CIES. En l’occurrence, il s’agit d’un atelier de zététique dirigé par un chercheur du CNRS, Pierre Aldebert, impliquant treize étudiants de doctorat, en 2003-2004. Ces ateliers zététiques existent encore actuellement au sein du CIES de Grenoble.

Voici tout d'abord quelques extraits qui décrivent la démarche de cet atelier :

« la zététique peut être perçue comme une méthode de recherche de la vérité fondée sur le doute face à toute affirmation dogmatique et qui utilise la démarche scientifique. Constatant que dans le domaine du paranormal, l’esprit critique est souvent abandonné, les zététiciens appliquent principalement leur discipline à ces phénomènes extraordinaires qui remettent en cause nos connaissances de la réalité et violent les lois établies. »

« La démarche zététique, encore méconnue, a pour principe de refuser toute affirmation dogmatique, en particulier dans le cadre de phénomènes réputés paranormaux et des parasciences. Elle repose sur deux piliers que sont la démarche scientifique et l’attitude sceptique. »

« Le domaine d’étude des « phénomènes dits paranormaux » présente au moins deux intérêts importants : il est connu de tous (chacun à une idée, même vague, de ce dont il est question) et laisse peu de gens indifférents. Ainsi la zététique constitue un cadre attrayant pour sensibiliser les gens à la méthodologie scientifique. »

« Seule une démarche scientifique permet de confirmer l’existence d’un phénomène (puis éventuellement de l’expliquer), en discernant les effets du hasard, les paramètres significatifs, la précision des indicateurs, etc. »

« Une des particularités de la zététique par rapport au scepticisme en général est d'être résolument axée sur l'expérimentation scientifique. Elle considère en effet que l'attitude la plus adaptée face à un phénomène (paranormal en l'occurrence) est de l'étudier à l'aide d'un protocole scientifique rigoureux. En particulier les phénomènes étudiés doivent pouvoir faire l'objet d'une expérimentation scientifique, c'est-à-dire être reproductibles et mesurables. En outre la zététique limite son champ d'étude aux phénomènes dits paranormaux. »

Nous sommes d'accord avec une telle démarche : le développement d’outils scientifiques et du sens critique pour aborder le champ des phénomènes dits paranormaux. Cela correspond à la démarche zététique que nous défendons. La présentation de cette approche conduit les auteurs du mémoire à indiquer que l’attitude sceptique « ne consiste pas à refuser tout de go telle ou telle notion, mais au contraire incite à l’examiner avec prudence ». Ils en concluent donc que « la zététique est donc un formidable outil contre l'ignorance, et amène à une connaissance fondée sur l'expérience, loin de tout point de vue ou opinion. »

On ne peut que soutenir une telle approche, et cela d’autant plus que quelques citations de grands penseurs laissent entendre que les auteurs du mémoire doutent de tout, même d’eux-mêmes, étant ainsi dans la plus objective des démarches :

« Quiconque prétend s'ériger en juge de la vérité et du savoir s'expose à périr sous les éclats de rire des dieux puisque nous ignorons comment sont réellement les choses et que nous n'en connaissons que la représentation que nous en faisons. » [Albert Einstein]

« Peu de gens parlent du doute en doutant » [Blaise Pascal]

« Savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas ce que l'on ne sait pas: voilà la véritable intelligence. » [Confucius]

On remarquera d'ailleurs que les doctorants ayant participé à cet atelier décrivent ainsi la démarche zététique :

« - la démarche zététique est qualifiée d'intéressante sur le papier (2), courageuse (3), ouverte et non dogmatique (20), respectueuse d'autrui (21), dénuée d'a priori (17) et à la recherche dynamique de la vérité (19) - la méthode appliquée par la zététique est quant à elle considérée comme simple d'argumentation (5), de qualité (6), rigoureuse (6, 17) et objective (6, 12, 15). Sa volonté de perfection scientifique est considérée comme un point fort (13), ainsi que son aptitude à discriminer la science de la croyance et de l'acte de foi (18). La pratique de la zététique est ludique (11) et s'avère être une école de modestie et de vigilance (8), d'esprit critique et de précision (10) voire d'approche rationaliste (16) »

Les différents extraits que nous venons de citer sont assez classique de la présentation de la zététique telle qu’elle l’est habituellement. Le ton est neutre, clair et objectif. L’approche zététique apparaît comme cohérente, scientifique et rigoureuse. Cette première étape est essentielle : elle permet d’engendrer l’adhésion du public, scientifique ou non, persuadé que si ces auteurs décrivent une telle démarche… cela doit être réellement leur démarche. Est-ce vraiment le cas ?

Objet d’étude et amalgame

Les auteurs du rapport indiquent ensuite ce qu’ils ont choisi d’aborder d’un point de vue zététique :

« Nous avons choisi de nous pencher plus particulièrement sur trois disciplines relevant du paranormal, à savoir la numérologie, la psychokinèse et la télépathie. »

Pour un lecteur qu ne connaît rien au sujet et qui n’a pas de formation scientifique dans ce domaine, il n’est pas possible de repérer le premier décalage qui s’opère ici. Nous l’avons déjà décrit dans des billets précédents et c’est un procédé pseudo-sceptique courant : l’amalgame. Il consiste à mélanger des données appartenant clairement au registre des pseudo-sciences avec des données appartenant au registre de la parapsychologie scientifique. En l’occurrence :

  • Pseudo-science : la numérologie. Il n’existe pas de travail scientifique ou universitaire mettant en évidence la véracité de la numérologie. Il s’agit d’une pseudo-science qui repose sur des croyances, elle-même maintenue par un certain nombre de biais cognitifs.

  • Parapsychologie scientifique : notamment l'étude de la "psychokinèse" et la "télépathie". Nous touchons au domaine de la parapsychologie scientifique. Il existe en revanche  sur ce sujet des laboratoires universitaires et scientifiques qui travaillent et publient sur ces sujets.

Cela étant dit, les auteurs du mémoire peuvent choisir d’aborder en même temps ces différents sujets. Mais comme nous allons le voir, tout dépend de la façon dont ils sont traités car ils précisent :

« Dans un premier temps, nous avons parcouru la littérature afin de nous familiariser avec les sujets abordés. Nous nous sommes intéressés à l’histoire de ces disciplines, ainsi qu’à la forme que prennent ces pratiques actuellement. Les deux prochaines sections présentent un résumé de ces recherches essentiellement bibliographiques. »

Analyse de la numérologie

Concernant la numérologie, pas grand-chose à dire. Le travail est sérieux. L’analyse est de qualité et nous rejoignons la conclusion indiquées, en particulier dans les utilisations frauduleuses de la numérologie :

« Dans son livre Les Méthodes d'évaluation en ressources humaines : La Fin des marchands de certitude, Christian Balicco, docteur en psychologie et conseiller en recrutement, souligne le fait qu ’aucun critère ni résultat ne permet de mettre en évidence la validité scientifique de la numérologie en tant qu ’outil d’aide au recrutement. »

Analyse de la psychokinèse

Les auteurs proposent ensuite une brève revue de littérature de la psychokinèse :

« On trouve tout au long de l'histoire de nombreux témoignages de phénomènes mettant en jeu la psychokinésie (PK) dans des circonstances très diverses. On pense notamment aux maisons hantées par des esprits frappeurs et autres poltergeist, à la classique rotation de table des médiums qui communiquent avec l'esprit des morts en passant par la lévitation des moines tibétains et autres religieux asiatiques. »

Ils choisissent de décrire des « phénomènes » de Psychokinèse (Pk) spontanés, qu’il s’agisse des phénomènes de poltergeist (appelés Retro Spontaneous Psychokinèse - RSPK - par les scientifiques travaillant sur le sujet), de phénomènes en lien avec des pratiques spirites ou des dimensions spirituelles. Il s’agit d’une phénoménologie qui a au moins une réalité sociale et subjective, à défaut d’une éventuelle réalité objective. Mais les auteurs du rapport ajoutent ensuite :

« Plus anciennement encore, l'ouverture de la mer rouge aux juifs fuyant l'Egypte par leur Dieu peut être envisagée comme une manifestation de PK ainsi que la plupart des miracles christiques. Et la PK a été couramment invoquée pour expliquer les déplacements des statues de l'Ile de Pâques qu'aucune technique accessible aux habitants de l'île ne saurait expliquer. »

Là encore, il se produit un décalage et un amalgame. Si les premiers phénomènes sont effectivement documentés et étudiés par des scientifiques depuis longtemps, l’ouverture de la Mer Rouge et les déplacements des statues de l’Ile de Pâques sont  du registre de la croyance et ne sont pas étayés par des données scientifiques. Dans le premier cas, nous sommes dans la croyance religieuse. Dans le deuxième, dans une croyance typique des pseudo-sciences. Il est important de souligner qu'il n y a pas scientifique sérieux travaillant sur ces questions faisant un lien entre les PK décrites dans le premier paragraphe et les « PK » décrites dans ce second paragraphe. Pourquoi un tel amalgame ? Il est fort probable que les étudiants ne l’ont pas fait eux-mêmes. Ils n’ont fait que ce fier à certains travaux zététiques sur la question, en particulier ceux d’Henri Broch, qui créent et contiennent cet amalgame car il s’agit d’un moyen facile de discréditer la parapsychologie scientifique en mélangeant adroitement données scientifiques et données pseudo-scientifiques. Nous retrouvons à nouveau cet amalgame dans la présentation des différentes explications potentielles de la PK :

" La première fait intervenir une dimension parallèle, le monde astral. Toute chose ayant un équivalent astral, qu'il soit appelé aura, karma ou autre, notre corps astral piloté par notre esprit serait en mesure de déplacer les objets par leur intermédiaire astral . La seconde met en jeu la génération d'onde par le cerveau au travers de la concentration du sujet. Ces ondes sont souvent électromagnétiques, le terme recouvre encore suffisamment de mystère semble-t-il, mais on peut entendre parler d'onde de force, de fluide psy, d'onde gravitationnelle, etc. La dernière plus récente fait intervenir la physique quantique et la capacité à influer sur la nature probabiliste de la matière. "

La première explication est du registre de la croyance ésotérique. La deuxième est du registre des pseudo-sciences : elle a été démentie par les travaux scientifiques déjà effectués. Quant à la troisième, c’est plus problématique, car il s’agit d’une vague allusion à des théories de parapsychologie scientifique. Ces théories supposent sur l'idée que si des effets PK sont possibles, ils ne correspondent pas à des processus impliquant un « signal ». Ils correspondent au contraire à des corrélations non locales trouvant leur origine dans une interaction avec la matière à un niveau quantique. Les auteurs laissent d’ailleurs entendre que :

« Les différentes explications sont alors le plus souvent noyées dans un vocabulaire scientifique moderne relativement abscons dont le pouvoir de conviction est assez important, même chez un public averti. »

C’est effectivement le cas, pour les deux premières théories. Cela l’est beaucoup moins pour la troisième. En effet, des  physiciens travaillent sur cette question depuis des années et publient des articles sur le sujet. Par exemple cet article qui décrit l'une de ces théories en parapsychologie scientifique et qui proposent en bibliographie un certain nombre de références sur le sujet : http://www.igpp.de/english/tda/pdf/wqt.pdf

Pour le lecteur qui souhaiterait en savoir d'avantage, nous conseillons la lecture d'Entangled Minds de Dean Radin qui reprend les articles sur le sujet publiés dans des revues classiques ainsi que le chapitre dédié à la psychokinèse dans l'ouvrage universitaire An introduction to parapsychology de Caroline Watt et Harvey Irwin (tous deux enseignants à l'université).

Les auteurs du mémoire continuent en présentant très brièvement la parapsychologie et les travaux de J.B. Rhine :

« La fin du 19ème siècle voit l'apparition de l'approche scientifique des phénomènes paranormaux et c'est dans les années 30 que le botaniste J.B. Rhine commence à mener des expériences sur l'effet PK. Sous son impulsion, la parapsychologie dite « scientifique » prend son essor avec pour vocation d'étudier de manière expérimentale les diverses manifestations de la perception extrasensorielle (télépathie, voyance, divination...). »

On notera une petite approximation sur les termes (on parle généralement de télépathie, de clairvoyance et de précognition) qui en dit long sur les connaissances des auteurs sur le sujet et surtout, alors que J.B. Rhine est cité, aucun de ces travaux  n’est mentionné. Ensuite :

« Notons cependant qu'une étude de deux chercheurs du « Stanford Research Institute » (institut dont l'existence s'est avérée plutôt officieuse...), mettant en évidence de manière expérimentale les dons de Geller, a été publiée par le très respecté journal scientifique Nature (n°254, 1974). Cet article a d'ailleurs par la suite souvent été cité comme une preuve scientifique majeure de l'existence de l'effet PK, malgré sa mise en défaut par d'autres publications. »

Les auteurs font référence à  une étude au Stanford Resarch Institute (SRI) par deux chercheurs. Leur nom n’est pas mentionné : il s’agit d’Harold Puthoff et de Russell Targ, deux physiciens spécialistes du laser. Pourquoi les auteurs ne le précisent pas ?  Car cela permettrait de donner une certaine légitimité à ces travaux donc mieux vaut éviter de préciser ce genre de détails. Ce genre d'approximation est cependant acceptable, ce qui l’est beaucoup moins, c’est l’allusion au fait que l’existence du SRI serait « plutôt officieuse ». Le SRI est un organisme tout ce qui il y a de plus sérieux comme chacun peut le constater en visitant son site Internet : http://www.sri.com/

Les approches pseudo-sceptiques se nourrissent de ces petits décalages, de ces petites imprécisions, qui permettent d’insinuer le doute chez le lecteur néophyte. Au-delà de ces petites imprécisions, un deuxième outil « zététique » est le mensonge, mais un mensonge subtile car difficile à déceler pour un néophyte. Ne pouvant faire l’impasse sur la publication de Nature concernant Geller, les auteurs la citent pour aussitôt la décrédibiliser car « mise en défaut par d’autres publications ». Ils indiquent que « Cet article a d'ailleurs par la suite souvent été cité comme une preuve scientifique majeure de l'existence de l'effet PK ». Mais, le problème est que cet article décrit une expérience scientifique…qui n’aborde pas la PK ! Cet article décrit une expérience avec Geller portant sur les perceptions extra-sensorielles et non la psychokinèse. Comment comprendre une telle erreur ?

La raison est simple : les auteurs du rapport n’ont probablement pas lu l’article. Ils répètent ce que l’on trouve dans certains ouvrages pseudo-sceptiques. Ils citent un seul article, qu’ils n’ont même pas lu et diffusent des propos mensongers à son sujet. Mais ils ne s’arrêtent pas là. Ils ne peuvent pas non plus passer outre sans faire mention des travaux publiés dans La Recherche concernant Girard. Mais là encore, ils sont aussitôt expliqués « Dans le dernier cas, une supercherie potentielle a été facilement comprise a posteriori (simple présence de limaille de fer sous les ongles de Girard pour déplacer l'aiguille de boussole sous cloche de plexiglas). » Mais cette explication ne rend pas compte de certains travaux effectués avec Girard, en particulier des effets obtenus sur certaines barres. Chacun peut le vérifier en consultant les publications scientifiques sur le sujet. Là encore, il y a fort à parier que les auteurs n’ont pas lu les publications originales : ils ne font que répéter ce qu’ils ont lu dans des ouvrages pseudo-sceptiques. Les auteurs finissent par cette remarque :

« Pour finir ce bref historique, remarquons que les effets prétendus de la PK ont copieusement diminué d'intensité avec le temps comme on le voit sur la figure ci-contre et ce en parallèle avec l'augmentation des moyens de contrôle de l'absence de fraudes. »

Ce paragraphe, ainsi que le schéma qui lui est associé, provient également des cours d’Henri Broch. C'est est un bon exemple de désinformation : il illustre le stratagème d’amalgame que nous avons déjà décrit. Cette courbe est  impresionnante, en particulier pour un jeune étudiant en DEUG (ainsi que pour un étudiant en doctorat) mais elle ne repose pas sur des données scientifiques. Ce parallèle entre les moyens de contrôle et la diminution des effets est un mythe sceptique. Au contraire, les travaux scientifiques effectués sur la question démontrent qu’il n y a pas de lien entre la qualité des études et les effets observés.

En résumé

Reprenons les différents procédés utilisés pour ce que nous pourrions intituler : « Comment décrédibiliser la recherche sur la psychokinèse tout en donnant l’impression que l’on connaît cette recherche et qu'on la étudié avec un doute scientifique normal ? »

  • Première étape : faire un amalgame entre des données ésotériques et pseudo-scientifiques (statues de l'Île de Pâques, mer rouge). Chacun sait que les statues de l'Île de Pâques n’ont pas été déplacées par PK. Ce lien permet donc par effet de « contagion » de discréditer le reste.

  • Deuxième étape : citer un vrai parapsychologue, de préférence un parapsychologue ancien (en l’occurrence J.B. Rhine). Il est important de citer ce parapsychologue mais il est aussi essentiel de ne pas donner de référence de ses travaux (car le lecteur pourrait tenter de vérifier ce qui est dit).

  • Troisième étape : citer des travaux controversés dans le domaine de la macro-PK. Critiquer ces travaux de façon vague en laissant entendre qu’il n y a aucun débat et que le tout est tranché. Là encore, il est important de ne pas proposer des références précises pour éviter que le lecteur puisse vérifier ce qui est dit.

  • Quatrième étape : l'absence de référence aux travaux scientifiques sur la question. Cette absence laisse entendre, de façon implicite, qu’ils n’existent pas. Comme la plupart des scientifiques pensent que c’est effectivement le cas, cela passe sans que personne ne s’en aperçoive.

  • Cinquième étape : laisser planer un doute (sans référence) et/ou inventer ou reprendre un mensonge dans un ouvrage pseudo-sceptique concernant des travaux connus.

  • Sixième étape : maintenir que dans tous les cas, le phénomène est impossible. En tant que scientifique, vous connaissez l’ensemble de réalité de façon exhaustive et vous savez ce qui est possible ou non.

En utilisant ces différents procédés, les auteurs, qui rappelont le, se réclament du doute, et de la pensée critique et scientifique, en arrivent donc à la conclusion :

« Pour conclure, on peut affirmer qu'à ce jour aucune des expériences conduites avec un protocole rigoureusement scientifique (en particulier excluant la fraude) n'a pu mettre en évidence un phénomène PK. Cette constatation ne permet de conclure à l'inexistence de l'effet PK, mais ceci est de toute façon logiquement impossible. Citons toutefois un des principes de la démarche scientifique que nous cherchions à rappeler dans cet atelier : la charge de la preuve appartient a celui qui déclare. »

Voilà un exemple de la zététique à la française, l’art du doute enseigné et mis en application par des étudiants de doctorat allocataires-moniteurs censés représenter l’élite de la pensée scientifique et critique française. Nos lecteurs se poseront alors peut-être la question suivante : Qu’est ce que serait une réelle approche zététique dans ce cas ? Une approche scientifique honnête et objective ? Eh bien elle consisterait à pratiquer ce que l’on voit dans l’ensemble des champs scientifiques :

  • Citer les travaux scientifiques existants : quels sont les travaux existants sur la psyckonièse ? Quels sont les résultats des travaux ? Que peut-on en conclure ?

  • Sélectionner de façon impartiale les différents arguments scientifiques : quels sont les différents arguments des chercheurs ? Quelle est leur pertinence ?

Nous renvoyons les lecteurs vers les travaux déjà cités pour des revues de question de qualité sur le sujet, en particulier An introduction to parapsychology (McFarland & Co, 5ed, 2007).

Analyse de la télépathie

Absence d’analyse de la télépathie dans le document. Cette absence laisse à penser qu' une revue de littérature n’est pas nécessaire puisque les auteurs savent déjà ce qu’ils veulent démontrer.

La diffusion auprès du public

Le moteur fondamental de la zététique demeure sa dimension militante : la diffusion auprès du grand public de son message. Cela passe notamment par des présentations lors de la Fête de la Science :

« La présentation qui va en être faite par la suite résulte des nombreuses améliorations apportées par l'ensemble des membres de l'atelier Zététique 2003-2004 et de l’Observatoire Zététique. En effet, les participants de l'atelier ont beaucoup répété les différents rôles au cours des deux mois précédant la Fête de la Science. Les critiques et remarques particulièrement avisées et constructives, issues de ces répétitions ont permis d'affiner la présentation et le discours de ces expériences de télépathie, de psychokinèse et de numérologie. »

Afin de mieux faire passer un message qui pourrait s’avérer rébarbatif, les étudiants ont trouvé une approche percutante : la mis en scène d'une petite expérience avec « l’appel au peuple » suivant :

« Venez assister à une expérience de parapsychologie suivie d'une réflexion critique et scientifique »

Ainsi :

« Le but de cette animation est, dans un premier temps, de proposer un numéro de parapsychologie pour attirer le public, puis éventuellement de faire participer les spectateurs en essayant de mettre en évidence « leurs dons » pour « l'émission d'ondes psychiques »

Les auteurs du rapports mettent donc en scènes deux fausses expériences de parapsychologie. Il est essentiel que les participants croient tout d'abord réellement qu’il s’agisse d’expériences de parapsychologie car « En effet, si dans un mois vous assistez à un nouveau tour de parapsychologie, si vous imposez les contraintes suffisantes pour bloquer l'astuce d'aujourd'hui, et si la démonstration des nouveaux parapsychologues est concluante, allez-vous en déduire que le paranormal existe ? Non, certainement pas. »

Certains zététiciens vont également dans les lycées pour faire les mêmes démonstrations. Cela permet d'implanter chez des jeunes la certitude de l'absence de validité n’importe quelle expérience de parapsychologie qu'ils pourraient voir.

Entre démarche zététique annoncée et démarche zététique réelle : le coup de génie des « zététiciens »

Mais pour que cette approche apparaisse crédible, il est essentiel d’interroger ses modes de pensée. C’est également ce que font les auteurs qui prennent aussi conscience lors de leurs expériences du pseudo-scepticisme de certaines personnes venues voir les expériences :

« En revanche, nous avons été étonnés de constater, qu’assez souvent, cette attitude n’était pas guidée par une démarche scientifique très précise mais qu’il s’agissait plutôt d’une position de « non croyance ». »

« Alors que leur position dubitative devrait maintenir les zététiciens provisoirement dans la neutralité face à un phénomène prétendu extraordinaire, ne leur permettant pas de se positionner sur sa véracité, certains zététiciens adoptent parfois une position a priori négative dérivant peut-être de l’habitude de constater que, dans ce domaine, aucun phénomène n’a jusqu’à présent pu être mis en évidence de manière scientifique. »

Comment imaginer que des auteurs qui s’interrogent autant, mettent autant le doute en avant, et vont même jusqu’à repérer un doute de mauvaise qualité chez autrui, pourraient ne pas proposer une lecture objective de ces questions ? C’est là, il faut le reconnaître, le véritable coup de génie des sceptiques en général, et des sceptiques français plus particulièrement. Il s’agit d’une mise en scène perfectionnée que l’ont peut ainsi résumer : le meilleur moyen de laisser penser que vous êtes l’inverse de ce que vous êtes consiste à tout simplement proclamer que vous êtes l’inverse de ce que vous êtes. C’est ce qu’on pourrait l’appeler la « stratégie McDonald ».

Les restaurants McDonald ont récemment proposé une campagne de publicité fondée sur l’idée que manger chez McDonald est bon pour la santé, ce qui est assez discutable... Mais ce paradoxe, du point du vue de l'impact sur le public, est très bien vu. Les zététiciens français ont réussi ce coup de génie d’arriver à faire de même dans le registre de l’étude des phénomènes dits paranormaux. Ils sont au départ comme Mc Donald : nous souhaitons vendre au maximum de personnes, mais nos produits sont potentiellement mauvais pour la santé. En zététique, cela devient, nous souhaitons vendre au maximum notre certitude de la non existence des phénomènes paranormaux, mais nous savons que cette question ne nous intéresse pas vraiment et que nous ne faisons pas de recherche scientifique sur le sujet. Mais, il est essentiel que la réalité ne soit pas dévoilée. Elle ressort pourtant dans ce que nous pourrions appeler le postulat de base que l’on retrouve dans le rapport :

« aucun phénomène « surnaturel » n’a à ce jour (et à notre connaissance) été mis en évidence en utilisant un protocole expérimental scientifique et rigoureux. »

« En outre, les équipes scientifiques qui veulent tester les dons paranormaux avancés par certaines personnes s'entourent de magiciens afin d'établir le protocole le plus fin possible (G. Majax, par exemple, dans le cadre du « Prix défi »). »

Détail étonnant quand on sait que la principale association scientifique travaillant sur la question, la Parapsychological Association, indique a ses membres, depuis de nombreuses années, l'obligation de travailler avec des magiciens lors de protocoles. Là encore, les auteurs ne mentionnent que les travaux qui vont dans leur sens.

Ainsi, derrière ce postulat de base, l’approche militante sous-jacente est repérable dans le rapport :

« Même si ce n’est pas le but avoué des zététiciens, une des conséquences de la démarche zététique est de combattre les croyances, ce qui leur donne parfois l’image très réductrice et négative de scientifiques ou de scientistes bornés. »

Il est bien question de but avoué et de but inavoué. Mais pour paraître crédibles, les zététiciens ne peuvent avouer ce but. Ils mettent donc en place les différents techniques que nous avons pu voir précédemment. Mais fondamentalement, dans leurs conceptions, les croyances au paranormal sont comparées à des phobies ou des angoisses, un mal qu’il faudrait soigner :

« Il est en particulier à noter que la plupart des effets cités par Henri Broch reposent sur l'aptitude de l'esprit à s'abuser lui-même. Une démarche fondamentale consisterait alors à examiner en détail la vraie source du paranormal, c'est-à-dire l'esprit qui se trompe. Que se passet- il si l'on examine en détail les phénomènes irrationnels de l'esprit ? Sera-t-on tué sur le coup pour avoir osé s'aventurer en territoire interdit ou au contraire les phénomènes s'avéreront-ils être de simples illusions, des méprises de l'esprit ? L'enjeu est de taille, car ces phénomènes, comme les phobies ou les angoisses, peuvent être sources de grandes souffrances. »

Les différents procédés, en particulier celui qui consiste à partir de faits réels pour démontrer des faits erronés, est l’une des principales techniques de ces zététiciens. Ainsi ce type d'argumentation est si bien conçu que malgré leur connaissance de certains biais psychologiques, et le fait qu'ils soient mentionnés, les étudiants indiquent :

"L’effet Janis traduit un comportement de groupe consistant à écarter (inconsciemment en général) toute opinion ou discussion allant à l'encontre de la cohésion du groupe. Selon Janis et Mann, cette attitude engendre souvent une absence d'objectivité et d'honnêteté dans la recherche et le traitement de l'informations, une censure collective appliquée à soi-même et aux autres, un isolement par rapport aux autres groupes et finalement un système de pensée intolérant et irrationnel. Fort heureusement, les groupes auquel nous avons eu affaire (observatoire zététique, atelier de zététique) sont épargnés par cet effet ! "

C'est probablement cette certitude d'être constamment dans le doute qui conduit au fait qu'aucun de ces étudiants, pourtant de niveau doctorat, ne s'est interrogé sur ce qu'ils avaient écrit dans la partie sur la psychokinèse.

Ainsi, alors qu’un nombre grandissant de pays européens met en place des laboratoires scientifiques ayant pour objet l'étude de ces questions, la France est minée par ces approches zététiques qui ont la main mise au niveau universitaire sur l’approche scientifique de ces sujets. La première génération, constituée d’auteurs comme Henri Broch, a fait un travail d’une telle qualité, que la pensée zététique affichée est très performante : comme nous l’avons vu en introduction, un doute d’une grande qualité est affichée. Mais derrière, la réalité est tout autre comme le montre la revue de littérature sur la psychokinèse. Certains sceptiques s’en rendent parfois compte, après quelques années, mais la grande majorité n’ira jamais vérifier les travaux scientifiques. Pourtant, ces personnes souhaitent au départ défendre une pensée scientifique de qualité. C’est en particulier le cas dans ce dossier de CIES. Ces jeunes doctorants ont un objectif noble : favoriser l’esprit critique et permettre la diffusion de la pensée scientifique. Malheureusement, les procédés qu’ils utilisent et l’utilisation du « paranormal » comme support, les conduit à des formes de déni très élaborées. Ils finissent ainsi par proposer un exemple à l'opposé de l'objectif initial qui était de promouvoir l’esprit critique.