Ian_HackingIan Hacking (1936-) est un philosophe canadien spécialiste de la philosophie des sciences. Nommé professeur à l’Université de Toronto en 1982, il occupera la chaire de philosophie et d’histoire des concepts scientifiques au Collège de France de 2000 à 2005. Plusieurs de ses travaux sont largement reconnus par ses pairs : sur le style de la science en laboratoire, sur les statistiques et les probabilités, sur la classification en sciences humaines. Sans remettre en cause son œuvre, nous nous pencherons seulement sur un article qu’il a publié en 1993 dans Dialogue, la revue de l’association canadienne de philosophie (vol.32, pp. 587-94), intitulé « Some Reasons for Not Taking Parapsychology Very Seriously » (Quelques raisons pour ne pas prendre la parapsychologie très au sérieux).

Il est étonnant que cet auteur, qui n’avait jamais vraiment apporté de contributions au domaine de la parapsychologie ni de sa critique, produise un tel article au titre si affirmatif. Il s’agit en fait d’un article basé sur la revue du livre du parapsychologue et philosophe Stephen Braude, The limits of influence : Psychokinesis and the Philosophy of Science (1986). L’éditeur de la revue Dialogue pensait que ce travail, qui pénétrait donc dans le champ de la philosophie des sciences, n’avait jamais été discuté adéquatement. Il demanda donc à Ian Hacking de l’analyser, et celui-ci dit avoir saisi « l’occasion de le traiter sérieusement ».

Un historique miné d’erreurs

En matière de sérieux, Hacking nous avait habitué à mieux. Son article multiplie les erreurs donnant à penser que le travail a été bâclé. Nous allons repérer ces erreurs dans un premier temps :

  • Hacking parle de différents instituts de parapsychologie, mais ne donne pas toujours leurs noms corrects. Ainsi, le laboratoire du Princeton Engineering Anomalies Research devient le Engineering Anomalies Institute ; l’Institut Métapsychique International devient l’Institut de Métempsychique ! Cela fait dire à Hacking que ce nom, dérivé de « métempsychose » et attribué à Richet, implique que ses membres pensaient que les phénomènes psi étaient associés avec la survie après la mort et la transmigration des âmes…
  • Il parle du Stanford Research Institute, rattaché à l’Université de Standford, qui conduisit à partir de 1972 des recherches parapsychologiques. Cela est correct, sauf que Hacking affirme que Werner von Braun en était le principal chercheur. Ce scientifique allemand issu de l’Allemagne nazie n’est en fait intervenu que lors de la décision de la NASA d’attribuer des fonds à ces recherches (il y était favorable car sa grand-mère avait vécu une expérience psi !). Les chercheurs les plus connus étaient Harold Puthoff, Russell Targ et Ed May. Et leurs recherches ne portaient pas « en particulier » sur la psychokinèse, comme l’affirme Hacking, mais surtout sur le « remote viewing ». Quelle est la source de Hacking ? « I was told » (p. 589), c’est-à-dire : « On m’a dit que… »
  • Il s’appuie ensuite à plusieurs reprises sur l’avis de Charles Richet, qui aurait servi de caution scientifique pour ces recherches. Malgré le fait que Hacking a déjà publié une étude historique sur Richet (1988), il fait encore plusieurs erreurs. Il lui attribue le prix Nobel de médecine de 1909, alors que c’est celui de 1913. Il reconnaît que Richet est le premier à avoir appliqué les statistiques dans un protocole où les cibles sont randomisés, ce qui fut un progrès méthodologique à la fois pour les sciences psychiques et pour la science en général. Mais ensuite Hacking fait plusieurs approximations. Il dit que Richet décida au début des années 1880 que ce phénomène de clairvoyance étudié statistiquement n’était pas intéressant, et qu’il tourna son attention vers des psychokinèses à grande échelle. En fait, Richet a conçu ses expériences avec Léonie, le sujet déjà étudié par Pierre Janet, et présenta, comme Janet, ses 3 000 essais expérimentaux devant la Société de Psychologie Physiologique de Paris en 1885 et 1886. On est déjà au milieu des années 1880. Et les recherches de Richet sur ce qu’il appelait la métapsychique subjective ne s’arrêteront pas là, car elles occupent les deux tiers du Traité de Métapsychique (1922) et pèsent le plus dans sa conviction personnelle. C’est son élève, le Dr Jean-Charles Roux, qui reprit dès 1892 la méthode que préconisait Richet depuis 1884 : établir une preuve quantitative d’une faculté paranormale en faisant intervenir le calcul des probabilités. Ils anticipaient sur Rhine de plus de 30 ans. Enfin, Richet ne s’est pas tourné vers les psychokinèses à grande échelle par désintérêt : il a toujours mené ses recherches sur les deux faces du problème, et observait la médium à effets physiques Eusapia Palladino en conditions contrôlées dès 1882. Il considérait qu’à ses yeux, certaines preuves de la métapsychique objective n’étaient pas suffisantes, et qu’il lui fallait des expériences nouvelles pour triompher de ses hésitations (Revue Métapsychique, Jan-Fév 1924).

Ces erreurs, prises une à une, semblent anodines. Mais on trouve peu d’endroits où Hacking fait autant d’approximations en seulement 8 pages. Il semble donc ne pas maîtriser le dossier de la parapsychologie qu’il prétend traiter, et se référer parfois, de son propre aveu, à des on-dit.

Une litanie pseudo-sceptique

Cela ne nous empêche d’étudier l’argumentation qu’il déploie dans son article. Elle est finalement assez sommaire, et consiste à répéter que chaque expérience réalisée en parapsychologie a été un échec, sans donner aucune des références qui permettraient de vérifier (p. 591). Cette présomption dogmatique selon laquelle les données de la parapsychologie n’ont jamais pu être persuasives est placée du côté du pseudo-scepticisme par Irwin & Watt (Introduction to Parapsychology, 2007, p.251-252). En effet, et contrairement au vrai scepticisme scientifique, un élément de doute n’y est jamais pris en compte.

Par exemple, Hacking présente rapidement les recherches d’Ina Jephson, de la Society for Psychical Research, qui fit des expériences de clairvoyance sur des cartes entre 1924 et 1928. Elle reçut l’aide d’un grand statisticien, Sir Ronald Fisher, qui développa un système où pouvait compter pour succès la couleur, l’ordre des cartes, le nombre et le rang de la carte, le tout combiné dans un score moyen. Hacking nous dit qu’elle publia ses résultats, et arrêta ses recherches (p.591), ce qui laisse entendre que les résultats furent négatifs et provoquèrent un désintérêt. Cela est faux : ses résultats furent très significatifs (1928), mais les parapsychologues trouvèrent un biais dans son protocole, le corrigèrent et répétèrent les expériences. Jephson participa aux recherches jusqu’en 1933, puis travailla ensuite comme psychologue avec des enfants perturbés. Ses recherches furent reprises entre autres par Rhine à l’Université de Duke, ce que Hacking omet de mentionner.

Hacking se justifie pourtant de cette faiblesse de son argumentation (p.590) : il ne s’agit pas toujours de jugements a priori, mais « les gens » ne veulent passer leur temps à faire « d’autres sortes de science ». Certains refusent de passer plus de temps sur la parapsychologie parce qu’ils en ont déjà donné beaucoup, et qu’ils savent que rien de plus ne va arriver. « We have done our time », dit Hacking, mais se place-t-il lui-même dans ce lot ? Les raisons de ne pas prendre au sérieux la parapsychologie tourne vite à un « circulez, il n’y a rien à voir »…

Pour autant, Hacking ne conçoit pas la parapsychologie comme une pseudoscience (p.591) : ce serait une science tout à fait parfaite, basée sur quelques spéculations intéressantes mais malheureusement réfutées par les statistiques. Pour Hacking, les phénomènes psi ne seraient pas de ceux qui se laissent reproduire systématiquement dans les laboratoires. Il faudrait quitter l’usage des statistiques pour se tourner vers la constatation d’événements singuliers, convaincants, et opposés aux régularités statistiques, ce que Hacking appelle, à la suite de Peter Galison (1987), les « golden events ». Mais pour Hacking, les recherches de ce genre ne renvoient qu’à un âge d’or nostalgique du début du XXe siècle. Que ce soit avec Home et Palladino comme médiums, et Richet ou Lombroso comme expérimentateurs, ces recherches se faisaient dans une atmosphère propice à la fraude. Les expérimentateurs étaient des croyants, les séances se tenaient toujours dans l’obscurité, et il n’y aurait donc rien d’extraordinaire à expliquer. Et puis, s’il reste des choses inexpliquées, tout le monde sait bien que nous rencontrons souvent des myriades de bizarrerie que nous n’expliquons pas (p.592). Avec une telle stratégie argumentative, Hacking se met à l’abri d’une étude attentive du dossier, qui aurait pu lui faire se rendre compte que Home réalisait ses expériences en plein jour, et non dans l’obscurité, et à plusieurs reprises devant des témoins a priori sceptiques (voir à ce sujet : P. Lamont, The first psychic, Londres : Little Brown, 2005).

Même dans sa tentative pour critiquer les idées de Braude, Hacking procède par des raisonnements qui ne lui ressemblent pas. Ainsi, Braude affirme que les scientifiques, les universitaires et les intellectuels ignorent les preuves des phénomènes psi, qu’ils écartent celles que l’on connaît et ne cherchent pas à investiguer davantage, et que cela peut se comprendre comme de la lâcheté et de la malhonnêteté intellectuelle. Hacking se fait fort de répondre à cela, tout d’abord en reconnaissant qu’effectivement « la plupart des membres de ces classes professionnelles rejètent les phénomènes psi, et le font avec mépris ». A cela il oppose la création des sociétés savantes de recherches psychiques, qui ont réussi à instituer une séparation entre le paranormal vulgaire et les phénomènes psi que l’on pouvait étudier (p.588). Hacking retourne donc l’argument de Braude, parapsychologue critiquant le désintérêt des autres scientifiques, en disant qu’il n’y a pas de désintérêt vu qu’il y a des parapsychologues ! Il pousse l’argument jusqu’à son paradoxe : certes, ces sociétés n’ont reçu le soutien que d’une minorité de chercheurs curieux à chaque génération, et ceux-ci furent même l’objet des moqueries (p.589) ou d’embarras (p.590) de la part de leurs collègues plus « coincés » (p.589). Mais « la communauté scientifique en général n’a pas refusé d’étudier ces phénomènes » (p.589). Ainsi, lorsque c’est à son avantage, Hacking se sert de la minorité des parapsychologues comme de représentants de la communauté scientifique dans son ensemble. Il ajoute également que la plupart des scientifiques actuellement curieux restent silencieux parce qu’ils sont convaincus qu’il n’y a pas d’événements psi à étudier de nos jours (p.589), ce qui reste à prouver !

Hacking cherche donc à montrer que le mépris des scientifiques pour les phénomènes psi est légitime (p.588). Pour cela, il revient à son argument principal, à savoir sa litanie sur l’absence de résultats en parapsychologie. Le SRI n’aurait obtenu aucun résultat (à sa décharge, Hacking publie en 1993, alors que le programme gouvernemental connu sous le nom de Stargate n’a pas encore été déclassifié), le PEAR non plus. Comment Hacking, qui possède des informations fausses sur le SRI et ne connaît pas le nom exact du PEAR, peut-il affirmer que ces deux laboratoires n’ont obtenu aucun résultat ?

Quelques pistes pour comprendre

L’article que nous analysons n’est pas le seul où Hacking évoque la recherche psychique. Il l’avait déjà fait en 1988, en étudiant, en tant qu’historien des sciences, l’apport de Richet à la méthodologie expérimentale par l’introduction de la randomisation et des statistiques, au cours de ses expériences de clairvoyance avec Léonie (I. Hacking, « Telepathy : Origins of Rondomization in Experimental Design », Isis, 79, 427-451). Malgré les précautions qu’il avait prises, son article a été compris comme une reconnaissance des contributions de la parapsychologie aux autres disciplines scientifiques, et donc une sorte de soutien. Or, ce soutien ne reflétait pas vraiment l’état d’esprit de Hacking, et pouvait même le desservir dans sa carrière. On peut donc comprendre cet article critique comme une tentative de rééquilibrer la balance, et d’affirmer haut et fort son appartenance à une communauté rejetant la parapsychologie. Il s’agirait là d’un article stratégique, lavant Hacking de tout soupçon d’accointance avec la parapsychologie. Il reste néanmoins très étonnant que l’article ait été accepté sous cette forme, émaillé d’erreurs, manquant de références, à l’argumentation boiteuse, au titre affirmatif, bien loin du traitement « sérieux » qui était revendiqué. Hacking étant une autorité dans son domaine, connu pour sa rigueur, cela a pu influencé les correcteurs de la revue Dialogue, ce qui est d’autant plus problématique. Il s’agirait alors d’un nouveau exemple où est accepté comme parole experte par rapport à une discipline quelqu’un qui ne pourrait y prétendre, simplement parce qu’il s’agit de parapsychologie.

Une autre piste nous provient d’une communication personnelle de Bertrand Méheust, à qui Hacking avait confié s’être beaucoup plongé dans le paranormal durant son adolescence, son milieu étant très crédule. Ce revirement critique aurait donc des racines personnelles et affectives, expliquant en partie le manque de rigueur dans le traitement de ce dossier associé à la prétention de bien le connaître, et d’avoir perdu bien assez de temps à l’étudier.

Certes, le livre de Braude n’est pas exempt de tout défaut et réfère à des opinions (par exemple, sur le fait que l’usage des statistiques en parapsychologie n’est pas suffisant pour convaincre le grand public) qui ne sont pas nécessairement représentatives de celles de la communauté parapsychologique. Mais la tentative de Hacking pour légitimer le mépris de la parapsychologie ne fait que renforcer l’impression que ce mépris n’est pas intellectuellement honnête.