221007_saint_janvierDans ses livres, Henri Broch aime à casser l’image des parapsychologues en les ridiculisant. L’une de ses cibles préférées est Hans Bender, parapsychologue allemand de la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi dans son dernier ouvrage, on retrouve ce paragraphe :

"La parapsychologie n’hésite pas à investir le champ religieux des miracles. Le professeur Hans Bender présenté comme « le plus éminent spécialiste mondial en parapsychologie » s’était ainsi illustré avec une hypothèse de « champ affectif » et d’analogie avec le poltergeist » pour expliquer le miracle du sang de saint Janvier."[1]

Mais l’ouvrage dans lequel H. Broch est le plus virulent à l’encontre de Bender est son ouvrage intitulé Le paranormal. Il y consacre un chapitre entier dont la moitié parle du traitement que fait Bender du fameux miracle :

"Hans Bender s’est livré à une « étude approfondie » du phénomène et écarte l’hypothèse de la supercherie car, nous dit-il, « après avoir assisté à des cérémonies et en raison de nombreuses observations que j’ai pu faire – ainsi que d’autres bonnes raisons – (cette hypothèse) est tellement improbable » … Remarquons tout de suite que la phrase « assisté à des cérémonies … nombreuses observations… » laisse supposer que notre savant a observé le phénomène très souvent, c'est-à-dire un grand nombre de fois. Malheureusement, ce nombre prodigieux se réduit, aux dires de Bender lui-même (mais 14 pages plus haut), à 2 ! Quant aux « autres bonnes raisons », nous les attendons toujours. Ayant ainsi « démontré » l’improbabilité (que l’on assimile vite à l’impossibilité) de la fraude, le Pr Hans Bender se lance à corps perdu dans l’hypothèse paranormale : « champ affectif », « analogie avec le poltergeist » et enfin « caractère de présage du phénomène »…"[2]

L’un des problèmes d’Henri Broch, au dire même de certains de ses amis, est justement que son ton est trop souvent ironique, et qu’il cherche trop à déconsidérer ses adversaires. C’est le cas lorsqu’il parle de Bender, mais ce n’est pas l’unique problème ici. Non seulement l’extrait est écrit sur un ton déplaisant, il contient aussi un certain nombre d’erreurs. Il ne rend absolument pas justice au chapitre que Bender consacre au miracle du sang de Saint-Janvier[3] et il en tronque les citations. Ce qui a pour conséquence de donner une image complètement fausse du travail de Bender et de sa position. La suite de ce papier sera donc une réponse aux attaques infondées de Broch.

  • Les « autres bonnes raisons »

Commençons par clarifier ce qui se dégage du paragraphe que nous venons de citer. À le lire, on a l’impression que le travail de Bender se résume à écarter l’hypothèse de la supercherie sans justification, puis à proposer une hypothèse paranormale. En effet, Henri Broch nous indique par cette phrase, « Quant aux « autres bonnes raisons », nous les attendons toujours », que Bender, ne donne aucune autre raison pour rejeter la supercherie que le fait qu’il a lui-même observé le phénomène.

Par cette phrase « Ayant ainsi « démontré » l’improbabilité (que l’on assimile vite à l’impossibilité) de la fraude, le Pr Hans Bender se lance à corps perdu dans l’hypothèse paranormale », Broch sous-entend qu’aussitôt la supercherie écartée, Bender propose, sans le moindre recul critique, une hypothèse paranormale. Pour comprendre à quel point ce propos est réducteur il est important d’avoir une vue d’ensemble de l’article de Bender. Nous en proposons ici la table des matières.

Le miracle du sang de Saint Janvier

- Introduction[4] (p.125-126)

- Ce que j’ai moi-même observé (p.126-130)

- L’histoire du « Miracolo di S. Gennaro » (p.131-133)

o Les variations du volume sanguin (p.132-133)

- La modification de la substance (p.133-137)

- Résultat des mesures (p.137-139)

o Contrôles de poids (p.137-137)

o Mesures de température (p.137-138)

o Analyse spectroscopique (p.138-139)

- Des hypothèses explicatives (p.139-142)

- L’hypothèse paranormale (p.142-146)

o Un champ affectif (p.143-144)

o Analogie avec le poltergeist ? (p.144-146)

- La pierre de Pouzzoles (p. 147-148)

- Pour une étude parapsychologique de ce « miracle » (p.148-149)

Avec cela à l’esprit nous pouvons commencer à répondre à Henri Broch. La première question est alors de savoir quand Hans Bender annonce-t-il que l’hypothèse de la supercherie peut être écartée. En effet comme souvent dans ses livres, Broch ne donne pas de référence précise à la citation qu’il donne. Si le titre de l’ouvrage nous est donné, il n’est nulle part fait mention de la page, ce qui a son importance lorsqu’il faut vérifier les sources. Donc après lecture, la citation se trouve aux pages 139-140. Ce n’est donc qu’une fois que Bender a présenté le dossier complet qu’il se permet de conclure. Si effectivement il n’a assisté lui-même au phénomène que deux fois, il a tout de même pu à ces occasions, effectuer de nombreuses observations sur les fioles contenant le sang miraculeux et leur environnement. Il semble donc à première vue que Bender ne soit pas aussi empressé de conclure à l’absence de supercherie que Broch voudrait le faire croire.

Reprenons toutefois les propos de ce dernier dans le détail pour bien comprendre. La première phrase nous indique que « Hans Bender s’est livré à une « étude approfondie » du phénomène et écarte l’hypothèse de la supercherie ». Le plan de l’article nous le laisse croire. Qu’en est-il dans le corps du texte ? Dans la seconde section Bender expose ses propres observations. « Je décris ici ce que j’ai pu constater moi-même (…) lors de deux cérémonies qui se déroulèrent dans la grande chapelle baroque attenant à la cathédrale de Naples »[5]. Ces deux observations ont eu lieu le 19 septembre 1965 et le 26 septembre de la même année. Il cite ensuite des extraits du procès-verbal qui est dressé à « chaque exposition de l’ostensoir » depuis 1659[6]. Bender nous propose ensuite un rapide historique du miracle et rapporte que plusieurs entrées du procès-verbal font mention de « variations du volume « sanguin » »[7]. Il poursuit en citant des observations de plusieurs ouvrages qui ont traité du sujet. Bender résume alors les résultats de plusieurs publications scientifiques, ayant étudié les ampoules, en les pesant, en mesurant la température au moment des liquéfactions et ayant procédé à une analyse spectroscopique. Bender rapporte pour finir que la structure de l’organisation qui gère le reliquaire contenant les ampoules et qui fut, selon son propos, constituée « pour empêcher [la] tromperie »[8]. Ce n’est qu’une fois tout cela dit que Bender se permet de repousser l’hypothèse de la supercherie.

On ne peut donc qu’être surpris, lorsqu’on lit le texte de Bender, de la conclusion de Broch. « Quant aux « autres bonnes raisons », nous les attendons toujours. » Elles sont en effet là, comme nous venons de le montrer. Et il est difficile de voir ici, autre chose qu’une volonté de tromper le lecteur, en lui faisant croire que Bender ne propose aucune autre raison que ses simples observations. Si l’intention d’Henri Broch avait été de signaler que les raisons invoquées par Bender ne sont ni suffisantes ni convaincantes, ce qui est tout à fait possible, il lui aurait alors fallu montrer en quoi. Malheureusement à aucun moment, il ne discute, dans ce livre[9], les arguments de Bender. Nous sommes donc ici face à une volonté de désinformation manifeste.

Cette hypothèse permet d’ailleurs de comprendre le ton général des paragraphes que nous avons cités. Plutôt que de se concentrer sur les raisons qu’avance Bender, plutôt que d’en proposer une critique, ce qui serait très certainement long et rébarbatif, Broch préfère en effet présenter une soi-disant contradiction[10] dans le propos de Bender. Car, en effet, ce qu’il faut faire, ce n’est pas répondre aux parapsychologues, mais les ridiculiser, cela permet bien mieux de détruire leur crédibilité.

  • « L’hypothèse paranormale »

Après cette entrée en matière pour le moins douteuse, comme nous venons de le voir, Henri Broch nous affirme ceci : « Ayant ainsi « démontré » l’improbabilité (que l’on assimile vite à l’impossibilité) de la fraude, le Pr Hans Bender se lance à corps perdu dans l’hypothèse paranormale ». Or comme l’indique le plan du chapitre, c’est loin d’être le cas. Avant de parler de paranormal, Bender consacre plusieurs pages aux autres hypothèses qu’il classe en deux groupes « d’une part, les hypothèses qui admettent que le liquide est bien du sang ; d’autre part, celles qui supposent qu’il s’agit d’un liquide imitant le sang »[11]. Il est vrai en revanche que Bender les écarte comme étant « peu réfléchies »[12] mais il le fait au titre qu’elles ne collent pas avec les données qu’il a signalées auparavant. Ce n’est qu’une fois arrivé à ce point qu’il propose une hypothèse paranormale, encore le fait-il de manière très prudente. « C’est à partir de cette constatation qu’on peut avancer l’hypothèse d’un phénomène paranormal – toujours en admettant que nulle supercherie n’est en jeu et que les observations sont bien fondées. »[13]

N’est-il pas étrange de signaler qu’il est vite possible d’assimiler improbabilité à impossibilité alors que Bender rappelle au lecteur qu’une hypothèse paranormale n’est valable que si les observations qu’il a rapportées précédemment sont vérifiées et que les autres hypothèses sont effectivement infondées. N’est-il pas non plus étrange de dire que Bender se « lance à corps perdu dans l’hypothèse paranormale » alors que son exposé est lent et précis ? Cela est d’autant plus étrange quand on prend conscience de la conclusion de Bender. Loin de s’en tenir à une hypothèse invérifiable, et de la défendre « à corps perdu », il propose en effet la création d’une commission d’étude :

"On devrait former une commission comprenant des physiciens, des chimistes, des physiologistes, des théologiens et des parapsychologues qui oeuvreraient en collaboration. (…) Ce que l’Eglise avait déjà autorisé jadis devrait être repris avec des moyens modernes ; analyses spectroscopiques du contenu de l’ampoule, pesées précises et vérifications des volumes, analyses (…) et documentation filmée sur les modifications de substances de l’ampoule."[14]

Contrairement à ce que veut nous faire croire Henri Broch, Hans Bender est donc très prudent. Non seulement il l’est lorsqu’il propose que le « miracle » puisse s’expliquer par un phénomène paranormal, mais il l’est tout autant lorsqu’il présente les hypothèses paranormales explicatives. Ainsi loin de présenter le poltergeist comme établi, il en parle comme d’un « phénomène étrange et discuté »[15]. Aussi, utiliser, comme Broch le fait, l’expression « à corps perdu » alors que l’argumentation est prudente et précise, n’est-ce pas encore le révélateur d’une claire volonté de désinformation ?

Cela pourrait d’ailleurs expliquer pourquoi au moins une des citations que fait Henri Broch est tronquée. Il est en effet question d’un « caractère de présage » dans son texte, alors que celui de Bender parle de « caractère prétendu de présage ». Ce caractère n’étant d’ailleurs pas une hypothèse comme semble le dire Broch, mais une « caractéristique [qui] appelle une hypothèse paranormale »[16]. Là encore Bender se montre bien plus prudent que Broch voudrait le faire croire.

  • Conclusion

Il semble donc évident que dans ce texte au moins, Henri Broch est animé d’une intention claire de désinformer. Loin de présenter objectivement le travail de Hans Bender, le paragraphe de l’ouvrage Le paranormal que nous citons, en présente une vision non seulement subjective mais aussi mensongère. La présentation générale du propos de Bender induit le lecteur en erreur, en lui laissant croire que l’article est plus que superficiel. Et sa présentation dans le détail est trompeuse puisqu’elle affirme des choses fausses. Aussi peut-on douter de la sincérité de Broch lorsqu’en conclusion de son chapitre il affirme : « ce chapitre est seulement destiné à offrir au lecteur des éléments permettant de se faire une idée pertinente de la compétence réelle d’un parapsychologue réputé »[17]. Difficile de juger réellement de la compétence de quelqu’un lorsque ce qu’il dit est autant déformé.

On pourrait rapprocher ce qu’a tenté de faire Henri Broch ici, de ce qu’il appelle « l’effet petits ruisseaux », qui consiste « à développer des théories grandioses à partir de petits « oublis » ou de petites « erreurs » ». Ainsi qu’il l’écrit, on peut mettre en évidence cet effet en se posant la question : « Tous les paramètres sont-ils donnés et donnés correctement ? »[18]. À quoi, dans le cas que nous venons d’étudier, il est possible de répondre clairement « non ». En oubliant de signaler toutes les informations, il devient possible à Broch de décrédibiliser Hans Bender.

Soyons, cependant très clair. Il ne s’agissait pas ici de juger de la pertinence du discours de chacun sur le prétendu « miracle ». Nous n’avions ici d’autre but que de critiquer la manière pernicieuse avec laquelle le maître de la zététique française cherche à décrédibiliser Hans Bender. En ce qui concerne le sang de Saint Janvier en lui-même, nous n’avons pas d’avis. Nous n’avons pas encore réalisé d’étude approfondie du dossier en comparant les arguments des uns et des autres. S’il nous semble qu’effectivement l’hypothèse « paranormale » est proposée un peu vite, il nous semble aussi qu’en l’absence d’études plus poussées, l’hypothèse proposée par Henri Broch, bien qu’elle ne soit qu’une hypothèse[19], est fort crédible et tout à fait probable. Il semble que le phénomène dit miraculeux corresponde à quelque chose de connu en science. Une investigation a été publiée dans Nature (10 octobre 1991, Vol. 353 p.507) sous le nom "Working bloody miracles", rédigé par trois chercheurs italiens du laboratoire de chimie organique de l’université de Pavie (L. Garlaschelli, F. Ramaccini et S. Della Sala). Afin de tenter d’expliquer le miracle de saint-Janvier, ces trois chercheurs ont réalisé l’expérience suivante : préparation d’une solution contenant 25g de chlorure ferrique hexahydrate dans 100 ml d’eau et ajout lent de 10g de carbonate de calcium ; après dialyse de 4 jours, la solution est évaporée jusqu’à obtenir un volume de 100 ml. L’ajout de 1,7 g de chlorure de sodium donne un sol brun foncé qui subit une transition sol-gel au bout d’une heure. Par simple agitation mécanique, ce gel se liquéfie et le cycle liquéfaction-solidification est hautement reproductible. Pour cela, ils ont reproduit l’expérience avec du chlorure de fer, de la cendre de bois, du sel de cuisine, de l’eau et du parchemin en guise de membrane de dialyse, ingrédients tous connus et disponibles au Moyen Âge… A l’heure actuelle, l’Eglise ne s’est pas prononcée sur le caractère miraculeux du phénomène, mais il n’est toujours pas possible de connaître le contenu exact de la relique en question.

Il aurait été en revanche très utile à Henri Broch de discuter des observations rapportées par Bender, notamment concernant les études spectroscopiques, car cela aurait été bien plus objectif et bien plus proche d’un débat scientifique que ce que nous venons de présenter. Il nous semble donc que ce n’est pas ce genre de débat que cherche Henri Broch. Il est alors tout à fait compréhensible que les parapsychologues qui cherchent à promouvoir un débat scientifique ne lui accordent aucune crédibilité.


[1] H. Broch, Gourous, sorciers, et savants, Paris, Odile Jacob, 2006, p. 108 note 2.

[2] H. Broch, Le paranormal, Paris, Seuil, 2001, pp. 103-104. C’est à chaque fois Broch qui souligne.

[3] On retrouve ce chapitre dans le livre H. Bender, Étonnante parapsychologie, Paris, CELT, 1977.

[4] Ce premier titre est de nous, car l’article commence par une brève introduction précédant la section « Ce que j’ai moi-même observé »

[5] Bender, op.cit. p. 126-127.

[6] Ibid. p. 129.

[7] Ibid. p. 133.

[8] Ibid. p. 139.

[9] Peut-être le fait-il ailleurs, mais je n’en ai pas connaissance, mais cela ne change en rien le point de vue défendu ici. Ne faisant aucune critique et ne rapportant pas correctement le propos de Bender, Henri Broch est clairement en train de tromper le lecteur.

[10] « Soi-disant », puisque Broch reproche à Bender de chercher à tromper ses lecteurs, alors que selon son propre avis, il leur donne toutes les informations nécessaires.

[11] Bender op.cit. p. 140.

[12] Ibid.

[13] Ibid. p. 141-142.

[14] Ibid., p. 149.

[15] Ibid. p. 145.

[16] Ibid. p. 146.

[17] H. Broch, Le paranormal, Paris, Seuil, 2001, p. 111.

[18] Ibid. p. 196.

[19] Ce dont lui-même convient tout à fait d’ailleurs.