24 février 2008
Le CSICOP et les debunkeurs
L'article qui va suivre est une traduction du chapitre 12 (pp.148-161) du livre The Trickster and the Paranormal, de Georges P. Hansen, sorti en 2001 aux éditions Xlibris. Il s'intéresse au groupe sceptique le plus célèbre outre-Atlantique, le CSICOP, récemment renommé CSI. Présenté lors de sa fondation en 1976 comme une autorité scientifique consacrée à l'étude du paranormal avec un abord critique, le CSI est rapidement devenu un lobbying avec une politique centrée sur la dénonciation du paranormal plutôt que sur la recherche scientifique. Le fonctionnement réel du CSI a déjà été analysé dans un article détaillé de Hansen publié en 1992 (CSICOP and the Skeptics : An Overview), et il interprète maintenant ces données à partir de sa théorie du Trickster, comme pattern anthropo-sociologique fréquemment associé aux effets du paranormal. Le Web francophone ne disposait pas de ces données qui permettent de prendre du recul sur les informations diffusées par ce groupe. Nous remercions G.P. Hansen de nous avoir permis de publier une traduction de son travail. 
Invité du Blog : Georges P. Hansen, est un chercheur en parapsychologie ayant été employé de plusieurs laboratoires. Il a publié plusieurs articles dans des revues scientifiques sur les statistiques, la fraude et la mystification, le mouvement sceptique, les prestidigitateurs en parapsychologie, et des cas de hoax. Il sait être aussi critiques avec les parapsychologues qu'avec les sceptiques. Il est membre de l'International Brotherhood of Magicians. Son blog : http://paranormaltrickster.blogspot.com/
Le CSICOP et les debunkeurs
Je suis un ennemi de tous les dieux. Prométhée[1]
Le Comité pour l’investigation scientifique des revendications du paranormal (Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal, CSICOP) est actuellement l’antagoniste le plus virulent du paranormal. C’est pourquoi une analyse de ce groupe permet de mieux comprendre la théorie du Trickster. Le personnel du CSICOP, sa structure organisationnelle, ses opérations, et sa démographie nous disent beaucoup sur le paranormal et son statut dans notre culture.
Le Comité fut fondé lors de la convention de l’Amercian Humanist Association de 1976. Il grandit vite, et son magazine, The Skeptical Inquirer, est maintenant produit à plus de 50 000 exemplaires[2]. Un sondage du lectorat montre que celui-ci comporte 54 % d’universitaires, dont 27 % ayant obtenu le grade de docteur[3]. Le CSICOP a compté pour membres Francis Crick, Murray Gell-Mann, Leon Lederman, Glenn Seaborg, et Steven Weinberg, tous prix Nobel, ainsi que le paléontologiste Stephen Jay Gould, le psychologue B.F. Skinner, l’astronome Carl Sagan, l’écrivain Isaac Asimov, le zoologiste Richard Dawkins, et le philosophe Sidney Hook, parmi d’autres. Le siège du CISCOP, près du campus Amherst de l’Université d’Etat de New York à Buffalo, est un building de 7 650 m², coûtant 4 000 000 de dollars, un montant inférieur au total des fonds récoltés pour le projet[4]. Le Comité a engendré plus de 65 groupes locaux ou internationaux avec des buts similaires. Cet accomplissement impressionnant fait que le CSICOP a une très bonne visibilité auprès des milieux académiques et des élites. Son succès contraste fortement avec celui de la parapsychologie scientifique. La diffusion du Journal of Parapsychology est de 757[5]. Il est donc compréhensible que de nombreuses personnes voient le Comité comme une autorité légitime sur le paranormal.
Alors qu’il prétend être impartial, la rhétorique initiale du CSICOP révélait son activité actuelle. Dans une interview dans le magasine Science, Lee Nisbet, Directeur exécutif du Comité, articula cette position : « [La croyance au paranormal] est un phénomène très dangereux, dangereux pour la science, dangereux pour le tissu basal de notre société… Nous sentons que le devoir de la communauté scientifique est de montrer que ces croyances sont tout à fait cinglées. »[6] Depuis ses premiers jours, le CSICOP a légèrement tempéré sa rhétorique mais pas sa position. Il dénonce toujours agressivement le paranormal et le labellise « irrationnel ». Le CSICOP agit comme une force pour marginaliser le supernaturel, et c’est sa fonction première.
Il n’est pas surprenant que les parapsychologues voient parfois le CSICOP comme leur ennemi. Cependant, une telle attitude leur empêche de reconnaître un tableau plus large. Le Comité exemplifie seulement des patterns persuasifs et personnifie des forces sociales à l’œuvre de nos jours. Le CSICOP bénéficie à la parapsychologie parce que son antagonisme est explicite plutôt que dissimulé, et qu’un examen détaché peut en clarifier les enjeux. Le Comité devrait devenir un objet d’étude et de réflexion.
Le CSICOP peut avantageusement être comparé avec ceux qui cherchent intentionnellement à se confronter aux phénomènes paranormaux. Il contraste certainement avec des groupes tels que les parapsychologues, les spiritualistes, le mouvement New Age, et la sorcellerie moderne. Contrairement à eux, le CSICOP soutient le statut quo. Il est plus structural qu’anti-structural ; il valorise la hiérarchie plutôt que la communauté ; il désire la stabilité plutôt que la liminalité. Néanmoins, parce qu’il se confronte directement avec le paranormal, il ne peut pas échapper à une certaine influence de sa part, et je vais montrer que le Trickster se manifeste à la fois avec le supernaturel et avec ses opposants.
En 1992, j’ai publié une présentation générale de 45 pages sur le CSICOP. J’ai identifié quatre caractéristiques distinctes du Comité : son association avec des scientifiques de haut niveau, sa forte dominance masculine, son sentiment anti-religieux latent, et le rôle actif joué par les magiciens. Cet article était largement descriptif ; il présentait une documentation exhaustive mais très peu d’interprétation. Ce nouvel article est plus interprétatif. Ceux qui cherchent des détails plus spécifiques pour le CSICOP devraient consulter mon précédent article.
Le CSICOP et la Science
Le CSICOP prétend être scientifique, mais il déploie depuis plusieurs années une politique officielle contre la recherche sur le paranormal en elle-même. La genèse de cette politique est amusante. En 1975, avant que le CSICOP ne soit fondé, le philosophe Paul Kurtz a produit un manifeste dénonçant l’astrologie, et 186 scientifiques le signèrent. Cela généra une importante couverture médiatique et servit de rampe de lancement pour établir le Comité. Kurtz a continué à recommander aux journaux de mettre cet avertissement sur leurs colonnes réservées aux horoscopes : « Attention : si elle est prise au sérieuse, cette colonne peut être dangereuse pour votre santé ! » (italiques de Kurtz[7]). A l’époque, Kurtz était éditeur du magazine The Humanist, et il avait permis la publication de quelques attaques scientifiquement erronées contre l’astrologie.
Contraint de défendre sa position, Kurtz fut mis au défi de mener une étude scientifique pour confirmer ou infirmer certaines découvertes astrologiques de Michel Gauquelin. Lui et ses collègues acceptèrent le défi. Dès le départ, Dennis Rawlins, un astronome membre du Conseil Exécutif du CSICOP, les prévinrent d’un problème sérieux dans leur approche, et il se porta plus tard volontaire pour aider à l’analyse mathématique des résultats du projet. Les données furent collectées et analysées, et les résultats soutinrent la découverte de Gauquelin que la position de Mars au moment de la naissance était indicative d’habilité sportive. Rawlins compris que la méthode de Kurtz était défectueuse et ne fut pas convaincu par les données, mais il dit également que les résultats, favorables à Gauquelin, devaient être publiés honnêtement. Kurtz enragea de recevoir ce conseil, et il refusa de le suivre. Rawlins accusa Kurtz de dissimuler les erreurs, et il essaya à maintes reprises de porter les problèmes à l’attention des autres membres du CSICOP. Rawlins ne fut pas entendu, et se vit même éjecté du Comité, accompagné d’un certain nombre de membres du CSICOP qui démissionnaient à cause de cette dissimulation. Rawlins publia un exposé de 32 pages dans le numéro d’octobre 1981 du magazine Fate, et le même mois, le CSICOP adopta une politique officielle pour ne plus conduire de recherches[8].
Après que le scandale devint publique, les sociologues Trevor Pinch et Harry Collins publièrent une étude du CSICOP. Ils prévinrent explicitement le Comité que s’il conduisait réellement des recherches, il ne serait plus à même de tenir la vision de la science qu’il tenait jusqu’à alors. Les processus scientifiques ne sont pas toujours aussi objectifs qu’on aurait tendance à le penser, et des facteurs sociaux jouent un rôle significatif dans l’interprétation des résultats. Cela vaut entièrement pour l’idéologie du CSICOP. Si quelqu’un fait de la recherche, il court le risque d’obtenir des résultats inattendus, un danger que Kurtz avait sans aucun doute compris à ce moment-là. La politique du Comité s’accorda avec le conseil de Pinch et Collins de ne conduire de recherche en aucun cas[9].
Plutôt que de l’investigation scientifique, les efforts prioritaires du CSICOP furent dirigés vers l’opinion publique qu’il s’agissait d’influencer. Leur magazine déploya d’innombrables articles décrivant le traitement médiatique du paranormal et décrivant la tentative du CSICOP pour combattre toute réception favorable de ce sujet. Ces priorités sont particulièrement frappantes dans leur Manuel pour les groupes locaux, régionaux et nationaux (1987). 17 pages sont vouées à la « Façon de gérer les médias » et aux « Relations publiques » ; par contraste, seules trois pages sont consacrées à « L’investigation scientifique ». Aucune référence scientifique n’est citée dans cette dernière section, et le lecteur est renvoyé au livre de Paul Kurtz La tentation transcendantale, pour une explication de la méthode scientifique. Ce volume n’est en aucun cas un manuel scientifique, et parmi d’autres choses, il suggère que Jésus et Lazarus avaient une relation homosexuelle[10]. C’est un exemple de la façon de promouvoir un travail essentiellement religieux comme s’il s’agissait d’un texte scientifique, une tactique dont le CSICOP accuse souvent leurs opposants.
La fonction actuelle du CSICOP peut être mis en contraste avec celle d’organisations scientifiques telles que l’American Physical Society, l’Amercian Anthropological Association, et l’American Chemical Society. Il y en a des centaines d’autres qui partagent les mêmes caractéristiques. Leurs objectifs, leur structure organisationnelle, leurs opérations, leur démographie indiquent comment des sociétés scientifiques font progresser leurs champs. Le tableau suivant liste certains contrastes entre ces organisations et le CSICOP[11].
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Sociétés scientifiques |
CSICOP |
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Les sociétés scientifiques
publient des revues techniques, à comité de lecture, qui sont conçus en
priorité pour les spécialistes de la discipline. |
Le CSICOP ne publie aucune
revue. Il produit un magazine populaire comportant des bandes dessinées et
des caricatures, et recommande que les articles techniques soient soumis à
des périodiques scientifiques. |
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Les revues scientifiques sont
éditées par des spécialistes qui ont une formation dans leur discipline et
qui ont réalisé des contributions techniques à leur champ. |
Le Skeptical Inquirer est édité par un journaliste. |
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Les sociétés scientifiques sont
dirigées par des scientifiques éminents qui ont fait des contributions
majeures à leur champ. |
Le CSICOP est dirigé par un
philosophe-businessman qui n’a jamais publié aucune recherche empirique sur
le paranormal dans une revue scientifique à comité de lecture. |
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Les dirigeants des sociétés
scientifiques le sont généralement pour un an ou deux. |
Le président (chairman) du
CSICOP tient cette position depuis plus de deux décennies. |
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Les comités directeurs des
sociétés scientifiques sont généralement élus, et leurs membres occupent
cette fonction durant quelques années. |
De nombreux membres du comité directeur
ou du comité exécutif du CSICOP sont dans leurs fonctions depuis des
décennies. |
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Les organisations scientifiques
organisent des conférences pour les spécialistes. Ils font des appels à
contributions publiés dans des revues, et les articles soumis transitent par
un comité de lecture. |
Le CSICOP propose des
conférences pour le grand public avec un important battage médiatique. Les
appels à contributions ne sont pas publiés. Les présentations sont conçues
plus pour le grand public que pour les spécialistes techniques. |
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Les organisations scientifiques
promeuvent le développement professionnel de leur champ auprès des étudiants
dans les départements universitaires. |
Le CSICOP promeut des
organisations profanes. |
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Le statut dans les
organisations scientifiques dépend de la publication d’articles dans des
revues professionnelles de la spécialité appropriée. |
Le statut au CSICOP dépend du
statut scientifique ou médiatique, mais n’est pas relatif aux investigations
du paranormal. |
Par lui-même, ce tableau devrait alerter n’importe quel lecteur sur le fait que la recherche scientifique n’est pas la grande priorité du Comité. Ce n’est pas surprenant, étant donné que sur quatre membres du Comité directeur, seul James Alcock est un scientifique.
Alors que le CSICOP possède un building valant plusieurs millions de dollars, une équipe rémunérée, et une bibliothèque d’une bonne taille, il n’a pas de programme de recherche. En fait, durant les quinze premières années de son existence, aucun des membres scientifiques du Conseil exécutif n’a publié un rapport sur une expérience parapsychologique dans une revue à comité de lecture. Le CSICOP n’a pas établi de laboratoire où des chercheurs pourraient essayer de provoquer des phénomènes paranormaux ; il ne fait aucun effort pour la recherche comparable à ceux d’une organisation scientifique. Toutefois, de temps à autre, un membre conduit un test ad hoc d’un sujet psi durant une après-midi et publie un bref rapport pour un périodique populaire.
Le Comité ne devrait pas être critiqué trop sévèrement pour tout cela, parce que les scientifiques installés confortablement dans l’establishment académique ne se confrontent que rarement, si ce n’est jamais, avec les revendications paranormales, alors que le CSICOP le fait. Son empressement pour combattre le paranormal implique la reconnaissance de son importance, au moins indirectement, et cela a des conséquences. Jusqu’à un certain point, le CSICOP tient un statut intermédiaire. Son siège est juste à côté d’un campus universitaire, et cela est symbolique d’un modèle plus général. Le CSICOP sert comme un tampon entre l’establishment académique et les revendications du paranormal. Les revendications ne sont pas conduites à l’intérieur du monde académique mais gérées à sa périphérie. Les membres scientifiques les plus éminents n’ont virtuellement rien à faire avec le fonctionnement du CSICOP ; ils servent juste de prête-nom pour des campagnes mais commentent rarement en public le paranormal. Lorsqu’ils le font occasionnellement, ils révèlent une vaste ignorance. Par conséquent, les scientifiques ne sont pas les principaux debunkers ; leur tâche revient prioritairement aux journalistes, aux magiciens et aux philosophes. Les plus actifs sont Kendrick Frazier, journaliste et éditeur du The Skeptical Inquirer ; Joe Nickell, écrivain ; Martin Gardner, écrivain et magicien ; James Randi, magicien ; Philip J. Klass, journaliste ; Paul Kurtz, philosophe et président (chairman) du CSICOP. Les quatre psychologues qui sont des debunkers actifs, à savoir Ray Hyman, James Alcock, Susan Blackmore et Richard Wiseman, ne figurent certainement pas parmi les scientifiques les plus éminents.
Bien que nettement différent des sociétés scientifiques, le Comité se prête pourtant encore à quelques parallèles avec la science. Par exemple, le CSICOP est particulièrement attentif aux problèmes de statuts. Le Comité honore des scientifiques de haut niveau, les invite à des congrès, leur donne des prix, et écrit des articles favorables à leurs endroits. Les membres du CSICOP[12] sont typiquement recrutés sur la base de leur prestige plutôt que sur celle de leurs recherches sur le paranormal. Leur statut autorise le Comité à parler avec une voix d’autorité, et ceux qui ne sont pas d’accord sont représentés comme des marginaux ou des scientifiques sans valeur, pouvant ainsi être éconduits.
La structure, les statuts et la hiérarchie sont maintenant centraux en science, et dans la bureaucratie en général. Dans l’ouvrage classique The Sociological Imagination (1959), C. Wright Mills consacre un chapitre entier à « l’ethos bureaucratique » de la science. Plusieurs années de formation sont requises avant de devenir un scientifique accompli, et il y a différents niveaux de statuts avant de devenir un praticien (rangs de professorat, grades scolaires, et différents niveaux de récompenses professionnelles). La hiérarchie est étendue à l’international. Ceux qui ont le plus été récompensés par le système lui vouent allégeance. Ils ont passé leurs vies à construire et grimper sur un édifice qui va perpétuer leur héritage. Les personnalités les plus à même d’opérer dans la hiérarchie des structures de l’Institution ont acquis des droits importants. Ils obtiennent des positions d’influence, gagnent des prix et des titres honorifiques, et autorisent la publication d’articles. Max Weber indiquait que les bureaucraties sont une partie du processus de rationalisation. Elles aident à désenchanter le monde et sont hostiles au pur charisme, qui implique des manifestations de pouvoir supernaturel. Considérant tout cela, il n’est pas surprenant que le sociologue James McClenon a trouvé que la soi-disant élite (c’est-à-dire les plus haut statuts) scientifique est un des corps les hostiles à la parapsychologie[13].
Anti-religion et Rationalisme
Dans mon article de 1992 sur le CSICOP, j’avais discuté de façon exhaustive des facteurs religieux affectant le Comité. Plus tard, certains de ses membres et soutiens se plaignirent auprès de moi en privé parce que j’avais consacré trop d’espace pour cela. C’était évidemment un problème sensible pour eux, et ils n’étaient clairement pas à l’aise avec ses implications.
Le CSICOP est pénétré d’un sentiment anti-religieux, et j’ai facilement compilé une liste de 29 membres ayant publiquement admis avoir des positions non-théiste ou athéiste. Cela constitue plus de 25 % des membres officiels de l’organisation. Ce pourcentage n’était pas attendu étant donné que le groupe se compose surtout d’universitaires, mais le plus frappant reste la façon agressive dont ils ont pu témoigner publiquement leur incroyance religieuse. Ces personnes promeuvent vigoureusement leurs opinions religieuses, et un certain nombre d’entre eux contribuent à des périodiques comme l’American Atheist de Madalyn Murray O’Hair.
En tant qu’organisation, le CSICOP est un allier formel des groupes athéistes. Il partage un building, du personnel, de la fourniture de bureau, et des recherches de fond avec le Conseil pour un humanisme démocratique et séculier (Council for Democratic and Secular Humanism, CODESH). Les deux organisations se chevauchent énormément, et toutes les deux sont dirigées par Paul Kurtz. Lorsque je visitais leurs bureaux en 1991, je m’étais assis dans une salle de lecture attenante à une photocopieuse. A plusieurs reprises, j’ai entendu des employés se demander si les copies devaient être payées par le CSICOP ou le CODESH, ce qui illustre le manque de démarcation entre les deux organisations. Certains pourraient être gênés qu’un nom aussi long et encombrant fût sélectionné pour désigner le Conseil, ainsi qu’avec l’usage de l’acronyme CODESH, à la place de CODASH avec un « A » pour « and ». Quand on sait que « kodesh » est le mot hébreu pour « sacré », cela fait sens. L’acronyme fut évidemment choisi pour taquiner la religion juive[14]. Quelqu’un s’est probablement plaint car le nom a été changé en Council for Secular Humanism en juin 1996.
Le Conseil publie Free Inquiry, un magazine qui dénigre la religion ; et il publie aussi le Secular Humanist Bulletin, édité par Tim Madigan, un cofondateur des Catholiques Anonymes. Kurtz a fondé l’Académie de l’Humanisme pour honorer des personnalités éminentes qui ont eu des croyances favorables à l’humanisme séculier ; approximativement un tiers des membres de cette Académie était affilié au CSICOP. Une autre connexion organisationnelle existe avec la Rationalist Press Association (RPA) en Grande-Bretagne, dont plusieurs des Associés d’honneur sont affiliés au CSICOP. De plus, l’American Rationalist fut édité par le membre et employé du CSICOP Gordon Stein.
L’affiliation explicite de rationalistes avec les organisations de debunking est conforme aux précédents historiques. De façon inhérente, le rationalisme est antagoniste au paranormal et au supernaturel, et cela s’est vu dès les premiers jours des sociétés de recherche psychique. Depuis un siècle, la RPA s’occupait d’éditions similaires à ce que sont aujourd’hui les Prometheus Books. Avec leur maison d’édition Watts & Co., la RPA a publié de nombreux volumes attaquant le spiritisme et la recherche psychique. Ce long antagonisme est inhérent, car les debunkers sont fondamentalement une force pour la rationalisation et le désenchantement du monde (au sens des termes de Max Weber).
Le CSICOP est un exemple extrêmement riche pour la rationalisation et ses conséquences. Comme cela a été discuté dans le chapitre sur Weber, la rationalisation est un processus en cours sur le long terme. Il est particulièrement marqué dans le monde académique, mais se retrouve aussi dans la religion. La marginalisation du mysticisme et des miracles dans les grandes lignes des dénominations du protestantisme en est un exemple. En fait, virtuellement toutes les religions reconnaissent les pouvoirs supernaturels mais ajoutent des restrictions à leur sujet. Elles les gardent à une certaine distance. Les premiers hommes avaient compris que le supernaturel était dangereux. Il devait être mis à l’écart du monde quotidien. Il y avait des règles, des prohibitions et des tabous à son endroit. Ce processus se poursuit aujourd’hui, mais à un niveau inconscient. La religion établie et le CSICOP, chacun avec ses propres moyens, découragent la fréquentation du paranormal. Tous les deux imposent des tabous. Les religions décrètent que l’occulte traîne le péché ; le CSICOP le marginalise en le rendant ridicule. Tous les deux font respecter le tabou, mais par des voies quelque peu différentes.
Le mouvement sceptique exemplifie les tendances des pensées scientifiques et académiques. Il les rend explicites. Plusieurs psychologues et sociologues avaient prédit la fin de la religion pendant des décennies et avaient largement évité son étude. L’éminent sociologue Peter Berger déclarait : « Durant les dernières années, les sociologues, à quelques exceptions près, ont montré très peu d’intérêt [dans la religion], probablement parce qu’ils ont juré allégeance à un ‘progressisme’ scientifique qui regarde la religion comme un résidu voué à disparaître, tiré des âges sombres de la superstition, et ne se préoccupait pas d’investir leurs énergies dans l’étude d’un phénomène moribond. »[15]
Beaucoup de psychologues sont même gênés par ces gens qui croient, quant bien même un sondage réalisé en 1994 par U.S. News & World Report montrait que 93 % des américains adultes croyaient en un Dieu ou un esprit universel[16]. Manifestement, de nombreux sociologues ne peuvent pas comprendre un vaste domaine de l’expérience humaine. Ils sont isolés des gens ordinaires, et leur existence aliénée à une tour d’ivoire les coupe de toute compréhension.
Même les universitaires ouverts à la religion sont fortement influencés par ces tendances. Par exemple, Peter Berger, qui est lui-même activement religieux, dit dans son livre La rumeur des anges (1990) à propos du supernaturel : « C’est impossible d’être sûr si une telle redécouverte [du supernaturel] va rester la propriété de minorités isolés cognitivement » (italiques ajoutés)[17]. Alors qu’un sondage en 1993 par le magazine Time montrait que 69 % des Américains adultes croyaient aux anges[18]. Ce sont clairement les universitaires qui sont les « minorités isolés cognitivement ». Berger se spécialise dans la sociologie de la religion. Son ignorance des données basiques de l’expérience humaine est comparable à un physicien qui ne connaîtrait pas la densité de l’eau, et en fait étalage publiquement. Et pourtant, Berger est typique ! C’est difficile à comprendre pour les personnes ordinaires, mais beaucoup de travaux académiques sont marqués par ces abstractions extrêmes, et cela porte préjudice à la compréhension du supernaturel.
D’une certaine façon, les sceptiques sont plus astucieux que l’universitaire moyen, et le philosophe-businessman-debunker Paul Kurtz a probablement une meilleure intuition des problèmes posés par le supernaturel que la majorité des chercheurs en religion. La plupart d’entre eux ne saisissent pas la portée problématique d’objets comme le numineux et le supernaturel. Beaucoup considèrent le supernaturel seulement comme une superstition vulgaire, et ses problèmes ont été bannis de l’horizon intellectuel académique, quand bien même ils ont été énormément discutés au début du XXe siècle. Dans Le sacré (1917), l’éminent chercheur allemand Rudolf Otto a reconnu que : « En vérité, l’ennemi a souvent un vision plus affûtée dans ce domaine que le champion de la religion ou le théoricien neutre et impartial. De leur côté, les adversaires savent très bien que tout le ‘tapage à propos du mysticisme’ n’a rien à faire avec la ‘raison’ ou la ‘rationalité’. » [19]
Les dynamiques de personnalité de certains sceptiques peuvent les rendre inconsciemment sensibles à ces problèmes cruciaux. Peut-être sentent-ils le potentiel subversif, destructif et chaotique du Trickster, de l’anti-structure et du paranormal[20]. Le sociologue Nachman Ben-Yehuda dans son livre Deviance and Moral Boundaries (1985) notait : « Le sens de l’effroi et de la perplexité expérimenté de façon répétée dans la science-fiction et dans l’occultisme amène nécessairement celui qui le vit au plus proche de ce que O’Dea (1966) appelait les « points de rupture » existentiels, ou à une situation liminale, c’est-à-dire à un état transitoire de l’existence… Il devient impossible de le rencontrer dans la science-fiction et l’occultisme et d’y rester indifférent, à moins d’être protégé par une autre croyance forte » (italiques ajoutés)[21]. Il poursuit en disant que « les phénomènes relatifs à l’occultisme [fantômes, possession, réincarnation, transes, séances spirite, écriture automatique] peuvent avoir un impact expérientiel plus profond et plus persuasif sur un observateur que la science-fiction. »[22] Comme nous l’avons discuté dans le chapitre sur le totémisme et la pensée primitive, ces passages font allusion au pouvoir du numineux.
Alors que les religions mettent en place des restrictions contre la fréquentation du supernaturel, les athéistes et les rationalistes préfèrent bannir ou réprimer entièrement ces idées. Le supernaturel se retrouve encore dans toutes les cultures, et il ne peut pas être effectivement éliminé par des incantations rationalistes comme : « des revendications extraordinaires requièrent des preuves extraordinaires. » Le paranormal fait partie de la condition humaine, et sa répression a des conséquences. John Wren-Lewis, un physicien mathématicien et professeur de religion, a écrit dans le Journal of Humanistic Psychology à propos de l’antagonisme à la parapsychologie, et il remarquait « qu’il est clair que le meilleur exemple d’émotion forte de nos jours vient de ceux qui ont des sentiments antireligieux » (italiques de Wren-Lewis)[23]. Il écrivait ceci en 1974, avant même que le CSICOP soit formé. D’autres ont reconnu ces sentiments forts. John F. Schumaker, un psychologue clinicien qui est également debunker, a reporté que, sur la base de ses propres études, « les personnes avec des croyances religieuses traditionnelles ont significativement moins de symptômes de maladies mentales que les athéistes. »[24] Il a conclu qu’il y a un besoin pour la croyance au paranormal, et que ceux à qui elle manque ont des niveaux de stress et d’anxiété plus élevés.
D’autres auteurs ont documenté le comportement irrationnel des sceptiques lorsqu’ils sont confrontés à des revendications paranormales. Le livre de Walter Franklin Prince La frontière enchantée (The Enchanted Boundary, 1930) était entièrement consacré à cette question. Prince était un membre du clergé épiscopal, et un des chercheurs en science psychique les plus prudents et les plus respectés durant les premières décennies du XXe siècle. Ses analyses considérables et détaillées démontrent encore et encore que lorsque des critiques croisent le domaine de la recherche psychique et tentent d’examiner les preuves, elles perdent le sens commun et les bonnes capacités de jugement qu’elles montrent dans d’autres activités. L’incapacité du CSICOP à mettre en place un programme de recherche scientifique systématique et leur choix de dénoncer, plutôt que d’investiguer, le paranormal, est un indicateur du pouvoir de la frontière enchantée. En essence, la frontière enchantée de Prince est le liminal de van Gennep et Turner.
La figure du Trickster
Le volume pur et l’intensité des activités des debunkers suggèrent quelque chose d’autre qu’une enquête dépassionnée ; on suspecte plutôt l’opération d’une sorte de processus énergétique, inconscient, archétypal. La figure du Trickster Prométhée éclaire cela, et il a beaucoup en commun avec les sceptiques. Prométhée n’était pas un dieu, mais un titan qui vola le feu aux dieux pour le bénéfice de l’humanité. Il partage certaines mais pas toutes les caractéristiques d’Hermès. Dans son livre Hermes and His Children, Rafael Lopez-Pedraza explique : « Prométhée ne montre en aucun cas de le côté indigne et faible d’Hermès ; au contraire, il veut ordonner le monde, mais du fait de l’énergie indifférenciée tirée de sa nature titanesque, cela devient seulement une ambition de prise de pouvoir. Il montre seulement une rébellion suspecte et vantarde contre les formes archétypiques de la vie, formes qu’il arrive à faire chanter ou à détruire. Il montre un manque de tolérance, que l’on peut sentir dans les attitudes des nombreux missionnaires d’aujourd’hui, si prédominants et si différents de la variété de l’attitude d’Hermès.
« Hermès vole et puis sacrifie aux dieux tout ce qu’il a volé, alors que Prométhée sacrifie aux dieux et par ce sacrifice, il dupe et il vole. Si le sacrifice d’Hermès semble être le sacrifice religieux par excellence, alors le sacrifice de Prométhée est simplement son opposé – il est ouvertement anti-religieux. Nous pouvons donc considérer que la fonction anti-religieuse dans l’homme est prométhéenne. »[25]
Les commentaires de Lopez-Pedraza furent faits à partir d’une compréhension psychologique de Prométhée, sans aucune référence à la controverse sur le psi. A la lumière de cela, ils deviennent encore plus pertinents lorsque l’on sait que les Prometheus Books sont les éditeurs les plus actifs de travaux de debunkers et un pourvoyeur majeur de tracts athéistes ou anti-religieux ; ils furent fondés par Paul Kurtz, président (chairman) du CSICOP[26]. (Pour poursuivre sur la similitude avec la constellation du Trickster, il faut savoir que les Prometheus Books publient également un certain nombre de titres qui défient la morale sexuelle traditionnelle.)
Bien que les aspects de Prométhée présentés ci-dessus ne sont pas flatteurs pour les sceptiques, cette figure mythologique possède néanmoins plusieurs attributs positifs. Pour son vol du feu, Prométhée fut enchaîné à un rocher sur ordre de Zeus, et un aigle mangea son foie. L’organe se renouvelait chaque jour, était mangé encore et encore, prolongeant ainsi l’agonie de Prométhée. Prométhée a donc souffert pour avoir aidé les hommes et soutenu leur dignité ; il a défié les dieux qui pouvaient être vaniteux, imprévisibles, vengeurs et même cruels. Leurs pouvoirs avaient besoin d’être réduits.
L’influence du Trickster sur le CSICOP est également perceptible dans la disproportion du nombre de magiciens dans l’organisation. Dans mon étude de 1992, j’ai trouvé qu’au moins 13 magiciens avaient été des membres officiels du CSICOP (environ 10 % du total des membres officiels). Cela nous ramène au départ historique, au prédécesseur immédiat du CSICOP qu’était le RSEP (Resources for the Scientific Evaluation of the Paranormal), constitué en effet d’un groupe de magiciens incluant Martin Gardner, Ray Hyman, James Randi et Marcello Truzzi. Truzzi et Hyman étaient aussi professeurs, et Gardner un écrivain, mais ils ont tous les trois fait des contributions substantielles à l’art de la magie pour lesquelles ils étaient bien reconnus. Randi et Gardner ont été les promoteurs les plus efficaces du CSICOP, devenant les figures dominantes des débats sur la parapsychologie à un niveau populaire.
Les Contributions du CSICOP à la Parapsychologie Scientifique
Je me suis concentré sur le rôle social joué par le CSICOP, accordant peu d’attention à sa contribution sur des questions techniques en parapsychologie. Ce n’est qu’un aspect mineur de ses activités. Néanmoins, deux de ses membres méritent une mention spéciale. Le psychologue Ray Hyman a fourni un commentaire détaillé sur plusieurs expériences parapsychologiques, et il doit être considéré comme le critique extérieur le plus proéminent sur des questions techniques. Je dois cependant ajouter que certaines de ses critiques sont sérieusement affectées de défauts, dont un certain nombre ont déjà été démontrés[27]. Martin Gardner a critiqué de manière incisive des manquements dans les contrôles visant à éviter la fraude dans des études parapsychologiques. Il est une figure exceptionnellement importante du mouvement sceptique, et son travail sera analysé dans un autre chapitre du livre.
Le Comité a réalisé une contribution valable en insistant sur l’association fréquente entre le paranormal et la mystification. Il a eu une grande influence sur mon intérêt pour ce sujet. J’ai publié moi-même de nombreux articles critiques, et les membres du CSICOP Philip J. Klass et Martin Gardner m’ont fourni une aide précieuse pour certains d’entre eux. Plusieurs de mes collègues en parapsychologie ignorent le problème de la mystification, et la plupart n’ont pas développé de compétences en prestidigitation de manière à pouvoir exclure certaines tricheries dans leurs études. En effet, dans mon étude de 1990 sur les 23 anciens présidents de la Parapsychological Association, j’ai noté que seuls 4 d’entre eux avaient suivi des cours en magie et seulement un possédait plus de huit livres sur le sujet[28]. La formation donnée aux étudiants perpétuent ce que j’ai appelé « l’héritage de l’ignorance de la magie »[29]. La somme éditée par Benjamin Wolman (Handbook of Parapsychology, 988 pages, 1977) est révélateur : son index de 30 pages ne contient aucune entrée pour les mots « prestidigitation », « dissimulation », « mystification », « fraude », « illusionnisme », « dextérité » ou « tricherie ». Toutes les entrées à « magie » et « magiciens » réfèrent à des notions anthropologiques ou occultes. Il n’est peut-être pas trop fort de dire qu’une telle négligence a été pathologiquement naïve.
[1] Prometheus Bound par Aeschylus. Traduit par Rex Warner. New York : Heritage Press, 1966, p.41.
[2] Le chiffre figure sur le Skeptical Inquirer, Novembre/Décembre 1999, p.21.
[3] Communication personnelle de Barry Karr, le Directeur Exécutif du CSICOP, 19 août 1991.
[4] La taille du building n’est pas claire. Skeptical Inquirer, Printemps 1993, p.249 donne le chiffre de 25,000 pieds carrés ; le numéro de Septembre/Octobre 1995, p.55, donne 20,000 pieds carrés ; le numéro de Juillet/Août, p.8, donne 15,000 pieds carrés. Le CSICOP a annoncé que la récolte de fonds avait permis d’obtenir 4,200,000 de dollars, ce qui excédait l’objectif préalablement fixé ; cf. Skeptical Inquirer, Mai/Juin 1995, p.8.
[5] Diffusion du numéro de mars 1997.
[6] Nicholas Wade, A Pyrrhonian Sledgehammer, Science, Vol.197, 1977, pp.646-647, cf. p.646 pour la citation.
[7] Astrology and Gullibility, par Paul Kurtz, The Humanist, 1975, Novembre/Décembre, Vol.35, n°6, p.20.
[8] Policy on Sponsoring Research, Testing Individual Claims, and Conducting Investigations of Alleged Paranormal Powers and Phenomena, Skeptical Inquirer, Vol.6, n°3, Printemps 1982, p.9. Le Comité Exécutif du CSICOP approuva la politique lors de la réunion du 22-24 octobre 1981.
[9] Pinch, T., & Collins, H. (1984). Private Science and Public Knowledge : The Committee for the Scientific Investigation of the (sic) Claims of the Paranormal and Its Use of the Literature. Social Studies of Science, 14 : 521-546.
[10] Kurtz, P. (1986). The Transcendental Temptation : A Critique of Religion and the Paranormal. Buffalo, NY : Prometheus Books, p.146.
[11] Le livre de Kurtz Toward a New Enlightenment : The Philosophy of Paul Kurtz (1994) contient une liste de ses publications. Bien que des centaines d’articles soient listés, je n’ai trouvé aucun rapport sur une recherche empirique publié dans une revue à comité de lecture.
[12] Je me réfère ici aux Full Members. Le CSICOP propose plusieurs statuts : Fellows, Scientific and Technical Consultants, Comité Directeur et Comité Exécutif.
[13] McClenon, J. (1982). A Survey of Elite Scientists : Their Attitudes Toward ESP and Parapsychology. Journal of Parapsychology, 46 : 127-152. McClenon, J. (1984). Deviant Science : The Case of Parapsychology. Philadelphia, PA : University of Pennsylvania Press.
[14] Je voudrais remercier Jennie Zeidman d’avoir porté ce point à mon attention.
[15] Berger, P.L. (1990). A Rumor of Angels : Modern Society and the Rediscovery of the Supernaturel. (Expanded edition). New York : Anchor Books Doubleday, p.4. (Première édition publiée en 1969.)
[16] Sheler, J.L. (1994). Spiritual America. U.S. News & World Report, April 4, pp.48-59.
[17] Berger, P.L. (1990), p.182.
[18] Gibbs, N. (1993). Angels Among Us. Time, December 27, pp.56-65.
[19] Otto, R. (1917/1975). The Idea of the Holy : An Inquiry into the Non-rational Factor in the Idea of the Divine and its Relation to the Relational. (Traduit par John W. Harvey), London : Oxford University Press, p.4. (Publication originale en 1917.)
[20] Voir Stillings, (1984). The Darker Side of Psi : Letters to Dr. Charles T. Tart. Newsletter [of the] Archaeus Project, 3(6), December, pp.12-15.
[21] Ben-Yehuda, N. (1985). Deviance and Moral Boundaries : WItchcraft, the Occult, Science Fiction, Deviant Sciences and Scientists. Chicago, IL : The University of Chicago Press, p.91.
[22] Ben-Yehuda, (1985), p.93.
[23] Wren-Lewis, J. (1974), Resistance to the Study of the Paranormal. Journal of Humanistic Psychology, 14(2) : 41-49 ; p.43 pour la citation.
[24] Schumaker, J. F. (1990). Wings of Illusion : The Origin, Nature and Future of Paranormal Belief. Buffalo, NY : Prometheus Books, p.82.
[25] Lopez-Pedraza, R. (1977/1989). Hermes and His Children. (New expanded edition). Einsiedeln, Switzerland : Daimon Verlag, p.61.
[26] Concernant l’interprétation de Prométhée par Kurtz, voir Promethean Love : Unbound, dans son livre Towards a New Enlightenment : The Philosophy of Paul Kurtz (1994, pp.279-291).
[27] Hansen, G. (1991). The Elusive Agenda : Dissuading as Debunking in Ray Hyman’s The Elusive Quarry. Journal of the American Society for Psychical Research, 85 : 193-203. Pour d’autres erreurs statistiques d’Hyman, voir : On Hyman’s Factor Analysis par David R. Saunders, Journal of Parapsychology, Vol.49, n°1, 1985, pp.86-88. Voir aussi : Rejoinder to Jessica Utts, Statistical Science, Vol.6, n°4, 1991, pp.396-403, en particulier pp.398-399.
[28] Hansen, G. (1990a). Description by Subjects in Psi Research. Journal of the American Society for Psychical Research, 84 : 25-80 ; citation p.56.
[29] Hansen, G. (1992d). The Research with B.D. and the Legacy of Magical Ignorance. Journal of Parapsychology, 56 : 307-333.
11 janvier 2008
L'appel de Richard Dawkins
Nous avons jusqu’à présent principalement discuté de données provenant des sceptiques francophones. Nous avions cependant, lors de l’un de nos premiers billets, repris en détail un reportage de Michael Shermer, un sceptique américain, à propos du remote viewing. Comme nous aurons l’occasion de le voir, bien souvent des critiques erronées provenant de ces sceptiques étrangers sont ensuite diffusées, sans vérification, par les sceptiques français, et participent ainsi à une image erronnée de la recherche scientifique dans ces domaines. Dans le cas présent, nous vous proposons une traduction d'un court d'article qui vient de paraître. Rédigé par Rupert Sheldrake, il permet de mieux saisir les mécanismes du pseudo-scepticisme lorsqu’il s’associe aux médias.
*
Richard Dawkins est une homme qui a une mission – l’éradication de la religion et des superstitions et leur remplacement par la science et la raison. La chaîne de télévision Channel 4 lui offert de façon régulière une tribune d’expression à ce sujet. Son reportage polémique en deux parties d’août 2007, appelé Enemies of Reason, était une suite à sa diatribe contre la religion intitulée The Root of All Evil ?
Peu de temps avant que Enemies of Reason soit filmé, la société de production, IWC Media, m’a dit que Richard Dawkins souhaitait discuter de mes recherches sur les capacités inexpliquées des hommes et des animaux. J’étais réticent à l’idée de participer à cette émission, mais les représentants de la société m’ont assuré que « ce documentaire, à la demande de Channel 4, sera beaucoup plus neutre que The Roof of all evil ne l’était ». La société ajouta « Nous souhaitons vivement qu’il s’agisse d’une discussion entre deux scientifiques concernant deux méthodes d’investigation ». J’ai donc accepté et nous avons fixé un rendez-vous pour l'enregistrement de l'emission.
Je n’étais pas vraiment sûr concernant ce à quoi je devais m’attendre. Richard Dawkins allait-il être dogmatique, refusant tout élément allant à l’encontre de ses croyances ? Ou serait-il ouvert d’esprit et enclin à la discussion ?
Le réalisateur nous demanda de nous mettre debout face à face. Nous étions filmés par une caméra tenue à la main. Richard commença par dire que nous étions d’accord sur beaucoup de choses « mais ce qui m’ennuie vous concernant, c’est que vous être prêt à croire pratiquement tout et n’importe quoi. La science doit pourtant être fondée sur un nombre minimum de croyances ».
J’étais d’accord avec le fait que nous ayons beaucoup en commun, « mais ce qui m’ennuie vous concernant, c’est que votre attitude est dogmatique et que vous donnez ainsi aux gens une mauvaise image de la science ».
Richard a alors dit que s’il avait un esprit romatique, il adorerait lui aussi croire à la télépathie, mais il n’y avait aucune preuve pour cela. Il rejeta toutes les recherches d'un revers de main. Il compara le refus d’accepeter la télépathie, chez des scientifiques comme lui-même, avec la façon dont le système d’ultrason et de localisation avait été découvert chez la chauve-souis, suivant son acceptation rapide par la communauté scientifique dans les années 40. En fait, comme je l’ai découvert ultérieurement, Lazzaro Spallanzani a démontré en 1793 que les chauve souris s’appuyaient sur l’audition pour se déplacer, mais les sceptiques de l'époque ont rejeté ces expériences comme étant biaisées et ont permis d'empêcher la recherche d’avancer durant près d’un siècle.
Cependant, Richard a reconnu que la télépathie représentait un challenge plus radical que l’écho-location. Il expliqua que si cela existait vraiment, cela « chamboulerait les lois de la physique » et ajouta « une affirmation extraordinaire requiert des preuves extraordinaires ».
J’ai répondu : « Cela dépend de que vous concevez comme extraordinaire ». « La plupart des gens disent qu’ils ont vécu une expérience de télépathie, en particulier lors d’appels téléphoniques. En ce sens, la télépathie est ordinaire. L’affirmation que la plupart des gens tombent dans une illusion à propos de leur expérience est extraordinaire. Ou se trouve la preuve extraordinaire qui accrédite cela ? »
Il ne proposa aucune preuve, hormis l’argument générique à propos de la faillibilité du jugement humain. Il assura que les gens voulaient croire au « paranormal » à cause de la pensée magique (wishful thinking).
Nous étions alors d’accord que des expériences en conditions contrôlées étaient nécessaires. J’ai indiqué qu’en fait j’avais déjà effectué de telles expériences, impliquant des tests afin de déterminer si des personnes pouvaient réellement dire qui allait les appeler au téléphone quand la personne qui appelle était sélectionnée au hasard. Les résultats étaient bien au dessus du niveau du hasard.
La semaine précédente, j’avais envoyé à Richard une copie de certains de mes articles, publiés dans des revues à comité de lecture, de façon à ce qu’il puisse consulter les données.
Richard sembla nerveux et dit: « Je n’ai pas envie de discuter des preuves ». Je lui ai demandé: « Pourquoi cela ? ». « Je n’ai pas le temps. C’est trop compliqué. Et ce reportage n’est pas à ce sujet ». La caméra s’arrêta.
Le réalisateur, Russell Barnes, confirma que lui aussi n’était pas intéressé par les preuves. Le film qu’il faisait était à propos des polémiques concernant Dawkins.
J’ai dit à Russell “Si vous traitez la télépathie comme une croyance irrationnelle, les preuves à propos de son existence ou de sa non-existence sont absolument essentielles pour la discussion. Si la télépathie existe, ce n’est pas irrationnel d’y croire. Je pensais que c’était à propos de cela que nous allions discuter. J’ai indiqué clairement dès le début que je n’étais pas intéressé par le fait de participer dans un nouvel exercice de debunking de bas étage ».
Richard ajouta « Ce n’est pas un debunking de bas étage ; c’est du debunking de haut niveau ».
Dans ce cas, répliquai-je, il y a une réelle incompréhension, car on m’a laissé croire qu’il s’agissait une discussion neutre à propos des preuves. Russell Barnes demanda à voir les mails que j’avais reçu de la part de son assistant. Il les lu avec un désarroi flagrant et m’indiqua que ce qu’on m’avait dit était faux. L’équipe rangea ses affaires et parti.
Richard Dawkins a longtemps proclamé que sa conviction était que « Le paranormal est fuyant. Ceux qui essayent de le vendre sont des imposteurs et des charlatans ». Enemis of Reason avait pour intentation de diffuser cette croyance. Mais est ce que sa croisade promeut réellement « la compréhension de la science par le public », matière dont il est professeur à l’université d’Oxford ? La science doit-elle être une source de préjugé, une sorte d’instrument pour un système fondamentaliste ? Ou doit-elle être une méthode d’investigation de l’inconnu ?
Rupert Sheldrake
*
Il n'y a pas grand chose à ajouter. Cette attitude est fréquente et caractéristique des dérives sceptiques. Sheldrake l'avait déjà rencontrée lors d'un assez récent débat avec Lewis Wolpert. Cette attitude est généralement un mélange de rejet et de méconnaissance. Les sceptiques, absolument certains d'être dans une croisade juste et honnête, ne lisent pas la littérature, et se permettent de juger ceux qui s'interrogent selon l'argument suivant "Je ne connais pas la littérature mais cela ne m'intéresse pas. Même si, vous savez, moi aussi j'aimerais y croire, ce serait merveilleux, mais aucune expérience sérieuse ne va dans ce sens et des preuves extraordinaire sont nécessaires pour des affirmations extraordinaires". Pourtant les données sont là et méritent que l'on s'interroge. Ainsi, tant qu'une telle attitude sera le moteur des groupes sceptiques, le débat scientifique sur ces questions ne pourra pas évoluer. Ce type d'attitude, et les débats qu'elle engendre, nous semble également avoir été illustrée dans un long et récent débat sur le blog de l'observatoire zététique qui intéressera peut-être également nos lecteurs.
15 septembre 2007
Le mythe du sceptique parfait
Dans son édition de mai/juin 2007, le Skeptical Inquirer, publié par le CSI, propose un article intitulé "The Myth of Consistent Skepticism" qui étudie certains biais psychologiques qui touchent tout aussi bien les non-sceptiques que les sceptiques. Comme le soulignent les deux auteurs de cet article, Todd C. Riniolo et Lee Nisbet, même des "sceptiques peuvent refuser de changer leur point de vue face à des preuves substantielles le contredisant". Nous sommes en en effet tous sujet à des phénomènes de croyance ayant pour origine :
- Un manque de temps permettant d'évaluer tous les éléments sur lesquels se fondent nos convictions,
- Une tendance à effectuer davantage l’étude critique des faits apparaissant comme non consistants avec notre vision du monde,
- Des pensées et des croyances qui se sont développées avant l'apprentissage d'une pensée sceptique,
- Des pensées fondées principalement sur des composantes émotionnelles,
- La limitation de nos compétences à des domaines spécialisés.
En outre, un certain nombre de biais psychologiques altèrent profondément notre perception du monde. Les auteurs en soulignent en particulier trois :
- Le biais de confirmation : nous avons tendance à sélectionner les informations qui confirment nos croyances antérieures.
- Le biais d'assimilation : nous avons tendance à mieux intégrer les éléments allants dans le sens de nos croyances. Ainsi, face à des faits ne confirmant pas nos croyances, nous avons tendance à les analyser de façon biaisée.
- Le biais de persévérance : Il est fréquent, et cela même face à des éléments indiquant clairement que nos croyances sont erronées, à maintenir ces croyances.
Riniolo et Nisbet proposent d’étudier le cas particulier d’Einstein. Nommé par le CSICOP dans le « top 10 des sceptiques », Einstein a pu montrer, en politique, c'est-à-dire hors de son domaine de compétence, un certain nombre d’a priori biaisant son jugement. Ainsi, même un scientifique particulièrement sceptique ne peut être un sceptique parfait.
A ce propos, on remarquera qu’Einstein, vis-à-vis de la parapsychologie, avait un abord réellement zététique. Malgré des réticences initiales à prendre au sérieux ces recherches, pour des raisons théoriques, il accepta d'étudier les travaux de Rhine indiquant dans des échanges épistolaires : "Il y a quelques années j’ai lu le livre du Dr Rhine. Je n’ai pu trouver absolument aucune explication concernant les données qu’il rapporte". Il précisa également dans une lettre plus tardive envoyée en 1946 au parapsychologue Ehrenwald, à propos des résultats de la parapsychologie qu’« on ne devrait pas aller de par le monde avec des œillères ». Einstein avait manifestement été ébranlé dans ses convictions initiales en prenant connaissance des expériences de télépathie publiées par son ami Upton Sinclair.
Riniolo et Nisbet proposent un autre exemple touchant au domaine de la pseudo-parapsychologie : Conan Doyl et les fées de Cottingley. Malgré l’approche particulièrement rationnelle et précise de Sherlock Holmes, le héros des romans de Conan Doyl, ce dernier, face à la mise en évidence flagrante de l’origine frauduleuse des photographies de ces fées, ne reconnut jamais cette explication. Il s’agit là d’un bon exemple du biais de persévérance.
La connaissance de ces différents biais psychologiques est fondamentale pour l'étude des phénomènes réputés paranormaux. Il est toujours nécessaire de se remettre en question et de s'interroger : quelles sont mes convictions et mes croyances les plus profondes ? Ne risquent-elles pas d'avoir un impact sur mon jugement ?
Les pseudo-sceptiques sont généralement les premiers à diffuser une telle approche. Mais paradoxalement, il leur arrive souvent de ne pas les appliquer pour ce qui concerne l'étude de la parpasychologie. Riniolo et Nisbet donnent des exemples de questionnement permettant de s’interroger concernant les conséquences de nos choix de lecture en fonction du biais de confirmation. Il est possible de les étendre de façon plus générale et la parapsychologie et au scepticisme :
Ainsi si vous êtes de tendance sceptique, posez-vous les questions suivantes :
- Avez-vous déjà lu un ouvrage de parapsychologie scientifique ?
- De combien de ces ouvrages disposez-vous dans votre bibliothèque ?
- Avez-vous déjà consulté une revue de parapsychologie scientifique ?
- Etes vous abonné à l'une de ces revues ?
- Avez-vous déjà consulté les actes d'un congrès de parapsychologie ? Vous y êtes vous déjà rendu ?
- Avez-vous déjà rencontré un ou des parapsychologues ?
- Etes vous déjà allé dans un laboratoire de recherche de parapsychologie ?
- Avez-vous déjà reproduit un protocole de parapsychologie ?
Et si vous êtes davantage de tendance parapsychologique :
- Avez-vous déjà lu un ouvrage sceptique ou zététique ?
- Combien de ces ouvrages avec-vous dans votre bibliothèque ?
- Avez-vous déjà consulté une revue sceptique ou zététique ?
- Etes-vous abonné à l'une de ces revues ?
- Avez-vous déjà consulté les actes d'un congrès sceptique ? Vous y êtes vous déjà rendu ?
- Avez-vous déjà rencontré un ou des sceptiques ?
- Connaissez-vous les critiques sceptiques des protocoles de parapsychologie ?
- Connaissez-vous les expériences effectuées par des sceptiques
Dans un cas comme dans l'autre, si vous réponses sont pour la plupart négatives, c'est mauvais signe ! Vous êtes certainement largement atteints par le biais de confirmation, source en grande partie du pseudo-scepticisme et de la pseudo-parapsychologie. Malheureusement, rares sont ceux qui se posent honnêtement ces questions, la plupart préférant se cantonner à des convictions et des croyances somme toutes plus confortables pour l'esprit…
13 septembre 2007
Michael Shermer et le Remote Viewing
Michael Shermer est un sceptique américain très médiatique. Il est le fondateur de la Skeptic Society et l'éditeur de la revue Skeptic. Il est également membre du CSI et propose chaque mois, dans le Scientific American, un article sceptique. Il a récemment mis en place une série documentaire, Exploring the Unknown, dans laquelle il étudie un certain nombre de faits réputés "paranormaux".
Tout irait bien dans le meilleur des mondes si Michael Shermer n'était pas l'un des sceptiques ayant le plus tendance à des dérives pseudo-sceptiques. Recemment, il a été critiqué par Pim Van Lommel, médecin ayant publié une recherche sur les NDE dans la revue médicale The Lancet. Michael Shermer avait proposé dans un article du Scientific American une interprétation des résultats de Pim Van Lommel à l'opposée des faits indiqués par l'auteur lui-même. Pim Van Lommel a repris cette critique dans cet article. Il a également écrit au Scientific American pour dénoncer cette interprétation erronnée. Ainsi, si Shermer est un porte-parole habile, et pertinent, pour ce qui concerne l'abord sceptique du paranormal en général (domaine dans lequel il effectue un travail appréciable), il est en revanche sujet à une forte tendance à la déformation des faits quand le sujet abordé touche en partie à la parapsychologie.
Nous allons analyser en détail dans l'un des épisodes de Exploring the Unknown les arguments pseudo-sceptiques de Shermer. Voyons tout d'abord ces vidéos :
Première étape : présentation du phénomène allégué
Shermer présente ce qu'il va étudier : le remote viewing (vision à distance), une technique censée améliorer les perceptions extra-sensorielles, notamment utilisée durant 20 ans par le gouvernement americain. En général, lors de cette première étape, le phénomène est présenté de façon objective. Il n y a donc pas grand chose à lui reprocher concernant la présentation initiale du remote viewing et du projet Stargate.
Deuxième étape : Trouver des pseudo-parapsychologues qui croient au phénomène allégué
On passe d'un phénomène décrit objectivement à partir d'archives à un groupe de "remote viewers" censés reproduire ce phénomène. La rencontre de ce groupe va permettre à Shermer de tester, de façon impartiale et neutre, le remote viewing. L'approche apparait cohérente, rigoureuse et ouverte. En réalité, un premier glissement a déjà eu lieu et qui provient d'un décalage entre le phénomène initial et le phénomène qui va être étudié. Mais ce premier glissement échappe généralement au néophyte en la matière. Ce décalage est le suivant :
- Le travail effectué par le gouvernement americain a duré 20 ans. Il a été effectué par des scientifiques chevronnés disposant de moyens importants. Il a donné lieu à de nombreuses expériences en conditions contrôlées, expériences dont les résultats ont été reproduits à plusieurs reprises dans les mêmes conditions avec des sujets sélectionns et entrainés.
- Lorsque le projet Stargate a été démantelé et que les informations concernant ce projet ont été rendues publiques, un nombre important de petit groupes de "remote viewiers" amateurs ont été créés un peu partout aux Etats-Unis. Il s'agit de groupes dont l'abord n'est pas comparable avec le projet Stargate et nous sommes dans le registre de la pseudo-parapsychologie. Concrètement, nous passons donc d'un phénomène ayant une certaine solidité sur le plan scientifique à un "test" de ce phénomène auprès d'amateurs.
Ce glissement n'est pas anodin. Il est voulu car il aurait tout à fait été possible de collaborer avec des scientifiques et des anciens sujets de Stargate. Ces derniers ont d'ailleurs accepté de refaire ce type d'expériences pour des émissions de télévision. Ils ont également déjà fait participer des chercheurs sceptiques de Stanford et ils continuent également de mettre en place et de publier des expériences scientifiques sur la question (Cf. les proceedings 2007 de la Parapsychological Association). Shermer aurait donc pu faire le choix d'assister ou de participer à l'une de ces expériences.
Troisième étape : le test des pseudo-parapsychologues
Un premier test se déroule "in vivo". On prend vite conscience de l'amateurisme des personnes présentées dans le reportage. Ils analysent chaque concordance comme étant significative en ne se rendant pas compte que cela peut-être le simple fait du hasard. Il existe des dizaines de groupe de ce type aux Etat-Unis, faisant ainsi des tests de remote viewing, persuadés d'obtenir des effets psi qui ne sont en réalité que le fruit du hasard et de biais cognitifs. On notera cependant un élément intéressant. L'un des sujets nomme clairement la cible "Stonehedge". Le fait de nommer la cible ne colle pas avec l'hypothèse "beaucoup de dessins = des concordances hasardeuses". Bien entendu, diverses explications sont possibles - fraude, biais sensitif,etc. - mais, comme l'indique Shermer, un autre test est nécessaire.
Quatrième étape : l'expert "impartial"
Avant d'en arriver là, Shermer fait intervenir le psychologue Ray Hyman, sceptique célèbre, membre lui aussi du CSICOP. Hyman a plusieurs facettes. Il a collaboré avec plusieurs parapsychologues démontrant une réelle ouverture. Mais il a également fait preuve d'un pseudo-scepticisme flagrant, en particulier suite à la publication des résultats du Ganfeld obtenus après une charte qu'il avait lui-même mise en place avec le parapsychologue Honorton. Toujours est-il que dans le cas présent, Ray Hyman est présenté comme l'expert qui fut chargé d'analyser les résultats du projet Stargate. On remarque le va-et-vient entre le projet Stargate au début, le groupe amateur de remote viewing, et la critique de Ray Hyman qui permet de faire à nouveau le lien avec le projet Stargate. Pour un observateur extérieur, les jeux sont faits : l'expert a parlé. Le programme Stargate n'est qu'un "mind trick" fondé notamment sur le "cold reading".
Mais Shermer n'interroge pas l'autre expert qui a étudié les résultats de Stargate. Cet expert, c' est Jessica Utts, professeur de statistiques en Californie. Selon elle, les résultats obtenus lors du projet Stargate démontrent l'existence des perceptions extra-sensorielles et leur utilité pour les services de renseignement. D'autres scientifiques, qui ont également analysé les données de Stargate, sont arrivés à la même conclusion que Utts.
Ainsi, si les indications d'Hyman sont pertinentes concernant le fonctionnement de ce groupe de remote viewer, elles ne rendent pas compte des résultats obtenus lors des expériences contrôlées. Ainsi, pour éviter ce problème gênant, Shermer, et c'est là une technique pseudo-sceptique classique, choisit et sélectionne l'information. Il ne fait intervenir que les scientifiques qui défendent son point de vue. Et pour donner l'impression d'étudier le "pour" et le "contre", il fait intervenir pour le "pour" des pseudo-parapsychologues.
Cinquième étape : l'expérience sceptique et la conclusion
Précisons tout d'abord que l'expérience initiale du groupe de remote viewing ne vaut absolument rien sur le plan scientifique. On ne sait rien de la façon dont la cible a été sélectionnée, de qui la connait, etc. Mais plus étonnant - à première vue - l'expérience de Shermer contient elle-aussi des biais, en particulier un biais fondamental : Shermer, présent lors de l'expérience, connait la cible. Quel est le sens de cette expérience si elle est tant biaisée ? Pourquoi laisser un tel biais ? C'est en analysant un certain nombre des expériences pseudo-sceptiques que l'on peut saisir la raison de ce type de biais : cela permet, au pseudo-sceptique de s'en sortir quoi qu'il arrive. Dans le cas très problématique où le sujet citerait explitement la cible sélectionnée, il sera possible d'invoquer un biais. Car il ne faut pas perdre de vue l'objectif initial du pseudo-sceptique : le debunking à tout prix et il n'y aurait rien de pire pour un pseudo-sceptique que de se faire le complice d'une expérience réussie et médiatisée.
Cela étant dit, dans le cas présent, les deux sujets échouent lamentablement. On entend d'ailleurs un argument pseudo-parapsychologique fréquent "le sceptique présent pourrait interférer avec la perception de la cible". A noter que les sceptiques confondent souvent ce type de justification injustifiable avec l'effet expérimentateur psi testé expérimentalement par les parapsychologues. On remarquera également les justifications ad hoc concernant les pertinences entre la cible et les descriptions du sujet. Là encore, nous sommes dans le règne de la pseudo-parapsychologie.
De façon plus générale, et dans tous les cas, l'expérience de Shermer n'a aucune valeur scientifique. Pour réellement être en mesure de donner un avis pertinent concernant le remote viewing, il serait nécessaire de reproduire expérimentalement, dans un cadre scientifique et donc des conditions contrôlées, les travaux effectués par les parapsychologues. Une expérience effectuée de la sorte sur un seul essai ne fait que confirmer ce que disent les parapsychologues : les sujets doués sont rares (selon Stargate, entre 1% et 5% des sujets testés) et leurs réussites ne sont pas systématiques. C'est pourquoi il est nécessaire de faire un certain nombre d'essais et de sélectionnés au départ les sujets par le biais de pré-tests. Il s'agit donc là encore d'un procédé pseudo-sceptique, la mise en place d'une expérience non-scientifique qui va donner l'impression d'un test expérimental cohérent du phénomène allégué. Les conditions mises en place ne permettront pas la mise en évidence du phénomène tel que décrit par les parapsychologues. Ce type d'expérience permet d'emporter la conviction du spectateur. Nous sommes alors dans une démarche militante et non scientifique.
La conclusion tombe donc logiquement : le remote viewing n'existe pas et le projet Stargate n'était qu'une vaste blague. Libre à vous de continuer d'y croire, voilà les faits.
Conclusion
Résumons les techniques employées par Shermer pour discréditer la parapsychologie dans ce reportage :
- La présentation du phénomène : Référence à des expériences parapsychologiques sérieuses. Présentation courte mais objective de ces expériences,
- Le recours aux croyants : Rencontre avec des pseudo-parapsychologues qui affirment reproduire ce type d'expérience.
- L'amalgame : Observation des pseudo-parapsychologues et amalgame avec les expérience de parapsychologie.
- La sélection des données scientifique : Avis d'un scientifique sur la question ; pas d'allusion aux scientifiques ayant donné des avis contraires et n'allant pas dans le sens de l'hypothèse sceptique.
- Le faux test scientifique : Mise en place d'un test non scientifique avec des pseudo-parapsychologues ; pas de prise en compte des critères définis par les parapsychologues.
Il s'agit là de techniques typiques du pseudo-scepticisme.
Quelle serait alors une réelle approche zététique du remote viewing ? :
- 1- Revue de littérature concernant les expériences scientifiques sur la question (que les expériences aient été effectuées par des sceptiques ou des parapsychologues, ce qui compte c'est la qualité scientifique des recherches)
- 2- Reproduction des expériences scientifiques et test d'hypothèses en conditions contrôlées,
- 3- Publication des résultats obtenus ; Confirmation ou Infirmation des travaux scientifiques déjà effectués sur le remote viewing.
On remarquera qu'à l'heure actuelle, aucun chercheur qui se dit sceptique, n'a effectué cette démarche. Les seuls scientifiques qui ont eu ce type d'abord sont ceux qui ont collaborés avec des parapsychologues. Nous voyons donc le décalage entre le discours sceptique (tout à fait cohérent) et la réalité, souvent teintée de pseudo-scepticisme. Paradoxalement, alors que le discours sceptique défend un abord scientifique des phénomènes, les pseudo-sceptiques n'effectuent pas d'expériences scientifiques.
Ainsi, des reportages comme celui de Shermer sont problématiques à plusieurs niveaux. S'ils informent en partie (concernant le cold reading, les biais cognitifs, etc.) à propos de la pseudo-parapsychologie, ils effectuent également un travail de désinformation. Pour en arriver là, comme nous l'avons vu, Shermer utilise un certain nombre de techniques à l'opposé des pratiques scientifiques et critiques. Pourtant, la pensée critique et zététique ne trouve pas ses sources dans la sélection des information et la mise en place d'expérience pseudo-scientifique. Elle est au contraire la conséquence de la prise en compte détaillée des faits et cela de façon exhaustive.
