19 avril 2008
Comment lire la littérature parapsychologique lorsque l’on n’a pas que cela à faire ?
Nous reprochons souvent à certains sceptiques de parler de la littérature parapsychologique de façon approximative, ou bien de tout simplement ne pas en parler et faire comme si elle n’existait pas. Un de nos lecteurs nous a demandé quelques informations permettant à des personnes, notamment d’orientation sceptique, de se familiariser avec cette littérature sans y passer ses journées. Nous avons essayé de faire un petit condensé des meilleures sources permettant de la consulter.
Quelles sont les meilleures publications ? Comment se les procurer ?
Une demande récurrente parmi les sceptiques est celle-ci : « Citez-nous une seule, mais, s’il vous plait, une seule publication qui prouve l'existence des perceptions extra-sensorielles ! »
…ce qui est une mauvaise question selon nous. Pourquoi ? Car à l’heure actuelle, de notre point de vue, il n’y a pas de preuve des perceptions extra-sensorielles : il y a des publications qui semblent indiquer des transferts d’information inexpliqués. C’est très différent, car il y a plusieurs théories concernant ces transferts d’information : des théories sceptiques ou non-psi (qui, contrairement à ce que laissent entendre certains sceptiques, ne sont pas du tout l’exclusivité des sceptiques, puisque les parapsychologues proposent des théories de ce type) et des théories parapsychologiques ou psi. Ainsi, pour prouver les perceptions extra-sensorielles, il faudrait :
déterminer la nature physique de l’interaction,
déterminer comment l’information est perçue par le sujet,
déterminer le trajet neurophysiologique de l’information.
A l’heure actuelle, personne n’a de réponse à ces trois questions. Il y a des pistes de recherches, ainsi que quelques données empiriques et des théories, mais il n’y a rien de confirmé permettant un consensus scientifique. A partir de là, la demande pertinente devient selon nous : « Citez-nous une publication mettant en évidence ces transferts d’information inexpliqués ? »...sachant que la notion de transfert d’information inexpliqué est synonyme pour nous du terme « psi », et que ce psi correspond soit :
à des biais et des artefacts indéterminés pour l’instant,
soit à des transferts d’informations par des modalités encore inconnues.
Donc, quand nous parlons de psi, nous ne présumons pas de la nature de l’interaction : elle peut être « classique » ou « non-classique ». Nous n’en savons rien. A partir de là, il devient possible de travailler dans de bonnes conditions. Il n’y a plus de guerre entre un camp « sceptique » et un camp « parapsychologique ». Il y a simplement des scientifiques qui tentent d’expliquer des résultats empiriques. C’est à partir de ce point d’entente neutre que nous pouvons proposer une publication.
Le choix reste cependant difficile. Pourquoi ? Car s’il n y a qu’une publication démontrant un effet, il est facile de l’isoler et de préférer suspecter une triche ou une erreur quelque part. En revanche, s’il y a plusieurs centaines de publications significatives (ce qui est le cas), une telle hypothèse devient moins cohérente. Mais puisqu’il faut en effet bien commencer quelque par, et s’il nous fallait conseiller une publication et une seule, ce serait probablement « Does psi exist ? » (Bem & Honorton, 1994). Pourquoi ? Car cet article est publié dans une revue à comité de lecture généraliste reconnue pour sa qualité (Psychological Bulletin). Car il est rédigé par l’un des meilleurs parapsychologues de son époque, Charles Honorton, et par Daryl Bem, un professeur de psychologie reconnu pour la qualité de ses travaux et qui s’est intéressé au Ganzfeld alors qu’il campait une position sceptique. Enfin, parce que ce travail reprend un ensemble important de travaux de recherche effectués par plusieurs universités, concernant un protocole, le Ganzfeld, qui a été le plus travaillé. Comme cette publication nous paraissait essentielle, elle a été placée sur le site de l’IMI et nous l’avons même traduite pour qu’elle soit plus facilement accessible : Version originale / version traduite.
La version traduite n’est pas parfaite mais c’est déjà plus facile à lire pour ceux qui nous ne maîtrisent pas entièrement la langue de Shakespeare. Bien entendu, il y a eu d’autres publications depuis concernant le Ganzfeld (en particulier, les méta-analyses de Storm & Ertel, 2001 ; Radin, 2006) et concernant cette publication (les remarques de Blackmore ou encore de Milton et Wiseman). Mais ce qui ressort de l’ensemble des débats à l’heure actuelle, c’est que lorsqu’une équipe de recherche décide de monter un protocole Ganzfeld selon les normes standards, cette équipe parvient à reproduire un effet psi. Cela signifie que si une équipe sceptique voulait obtenir un effet psi, le meilleur des choix serait probablement de monter un protocole Ganzfeld, ce qui faisable pour des personnes qui ont accès à des laboratoires de psychologie par exemple. Cela ne demande pas une préparation et des moyens incroyables.
Pour ceux qui souhaiteraient ensuite avoir un éventail un peu plus large, les parapsychologues Parker et Brusewitz ont collecté les meilleures publications en faveur de l’hypothèse parapsychologique (2001). Cet article est une excellente ressource car il résume toutes les meilleures publications. Cela veut dire qu’un groupe sceptique qui voudrait par exemple étudier les publications de parapsychologie aurait intérêt à commencer par là. Comme cet article nous paraissait important, nous l’avons également traduit : version originale / version traduite.
Cependant, des complications arrivent car toutes les publications mentionnées dans ce recueil d’articles ne sont pas accessibles directement. Pourquoi ? Parce qu’il y a des droits d’auteurs qui dépendent des revues et qui interdisent de mettre directement les articles en ligne. Par contre, il existe heureusement une base de données scientifiques dans laquelle se trouve la plupart de ces articles. Il s’agit de lexscien.org (Library of Exploratory Science) qui offre accès à la plupart des revues anglophones de parapsychologie sous forme numérisée. Le prix d’abonnement n’est pas très élevé. Si un organisme sceptique souhaitait consulter les meilleures publications, nous leur conseillerions donc de prendre un accès à Lexscien. Sans cet accès, il paraît bien difficile de récupérer chacun des articles, car ces revues sont généralement mal diffusées en France.
Si vous préférez le support papier, nous conseillons comme ouvrage de base An introduction to parapsychology de H.J. Irwin & C. Watt (5th edition, 2007). C’est un ouvrage nuancé qui fait le bilan des recherches et qui propose les différentes interprétations parapsychologiques et sceptiques. Il peut être commandé par Internet pour environ 40 €.
Nous avons aussi fait le bilan des publications d’articles de parapsychologie dans des revues mainstream (plus d’un millier). Pour les étudiants et les universitaires, il est possible de se connecter à PubMed, PsychoInfo ou DirectScience à leur bibliothèque et de taper des mots clefs comme « parapsychology » et « paranormal ». Vous trouverez alors des dizaines de publications mainstream facilement. Dans certaines bases de données, les articles des revues de parapsychologie sont également indexés.
Comment se tenir à jour concernant les recherches ?
Une fois cette initiation à la littérature parapsychologie effectuée, comment se tenir à jour ? Une manière de se tenir à jour facilement consiste à commander chaque année les Proceedings de la Parapsychological Association (Actes des congrès annuels). La plupart des chercheurs présentent leurs travaux à ce moment-là. Ces actes permettent donc d’avoir aperçu des avancées au niveau international. Les Proceedings font quelques centaines de pages et comprennent en général une trentaine de publications. Les Proceedings peuvent être commandés sur le site de PA. Ils coûtent habituellement 40 dollars US. Il est également possible de consulter les résumés en ligne. Bien entendu, l’idéal reste de se rendre à un congrès de PA pour pouvoir se rendre compte du niveau des chercheurs et évaluer précisément la qualité de la communauté parapsychologique. Voici un exemple de résumé d'un congrès de PA.
Pour aller un peu plus dans le détail, nous conseillerions de commander également l’European Journal of Parapsychology. C’est la meilleure revue spécialisée de parapsychologie et les articles sont indexés dans plusieurs bases de données scientifiques. L’EJP peut être commandé ici et quelques articles sont disponible en ligne.
Il existe d'autres ressources intéressantes sur le net, notamment dans le domaine des applications psi. Par exemples les travaux de Schwartz en archéologie et sur la recherche des personnes disparues (nous avons également traduit l'article le plus clair sur cette question qui est disponible ici)
Ces différentes références permettent d'avoir un premier aperçu de la recherche en parapsychologie. Ensuite, pour réellement connaître le détail de la littérature, il faut consulter dans les revues de parapsychologie qui sont malheureusement tout en anglais. Pour ceux qui ne liraient que le français, d'autres publications sont disponibles sur le site de l'IMI pour une introduction à la parapsychologie et pour avoir quelques ressources supplémentaires en français.
01 mars 2008
Télépathie par téléphone : relecture critique d'une recherche de Rupert Sheldrake
Introduction
Beaucoup de personnes pensent faire l’expérience de savoir qui les appelle avant d’avoir décroché le combiné téléphonique. Cette tendance est confirmée par plusieurs sondages effectués par Rupert Sheldrake [1,2]. Ce dernier a proposé comme hypothèse que cette impression est due à une communication télépathique.
Pour tester cette hypothèse de la télépathie, des chercheurs ont effectué plusieurs études dont les résultats publiés dans plusieurs articles [3,4] se sont montré hautement significatifs. Sur plus de 850 tests faits avec 65 participants, les récepteurs ont fourni une moyenne de 42% de réponses justes contre 25% pour le hasard, soit une probabilité d’occurrence par le hasard de p=10-26[1]. Suite à ces résultats, Rupert Sheldrake et d’autres chercheurs ont renouvelé l’expérience pour la télévision britannique [5]. Les résultats annoncés comme une reproduction des résultats antérieurs, ont été pointés [6] par Florent Tournus de l’Observatoire Zététique comme non-significatifs.
Protocole
Le protocole utilise un groupe de 5 personnes constitué de 4 émetteurs et de 1 récepteur. Lors des essais, l’un des 4 émetteurs est choisi au hasard pour appeler par téléphone le récepteur. Le récepteur doit alors deviner et noter qui l’appelle avant de décrocher le combiné. Dans des conditions évitant tout biais de communication entre émetteurs et récepteur, cela laisse au récepteur 1 chance sur 4, soit 25% de chance de deviner par le hasard qui l’appelle.
Pour cette nouvelle expérience [5], le groupe des sujets était constitué des Nolan Sisters, 5 sœurs (Anne, Denise, Linda, Maureen et Colleen) ayant formé un groupe de musique connu en Angleterre durant les années 1980. Cette expérience était filmée par une équipe de télévision et destinée à être retransmise dans une émission : « Are you telepathic ? », produite par 20/20 Productions pour la Channel Five Television le 19 juin 2003.
Figure : schéma du protocole lors de l’expérience télévisée
Expérience et résultats
Colleen a été désignée comme la réceptrice de l’expérience et Anne, Denise, Linda et Maureen comme les émettrices. La réceptrice et le groupe des émettrices ont été séparées d’une distance de plus de 1 km. Par la suite 12 tests ont été effectués. Sur les 12 tests effectués, les expérimentateurs ont relevés que la réceptrice, Colleen, a fournit 6 bonnes réponses.
Analyse du protocole
Même si le protocole n’empêche pas la tricherie par téléphone mobile (ou un éventuel montage de l’émission), Sheldrake explique les raisons lui laissant penser que la fraude n'apparait pas comme plausible lors de l'expérience. Cependant le résultat de celle-ci a pu, comme le montre l'analyse de Florent Tournus [6], s'avérer en réalité non significatif, ce qui conduit à une conclusion inverse : cette expérience n’est pas une reproduction des résultats obtenus en [3,4] et ne soutient pas individuellement l’hypothèse de la télépathie.
Calcul de la probabilité d’obtention du nombre de réussites
Alors que le nombre d’essais est assez petit (12), les auteurs ont décidé d’utiliser la loi binomiale pour calculer la probabilité de réussites :
Cette probabilité se situant juste au-dessus du seuil significatif, une discussion est nécessaire pour justifier la significativité du résultat. Sur ce point, Sheldrake précise dans sa réponse à Tournus dans JSPR que cette approximation de 0,0544 à 0,05 est souvent utilisée en sciences.
Prise en compte d'essais potentiellement biaisés
Lorsque le juge, Pam Smart, a dû analyser les vidéo de l'expérience, il s'est avéré que la réceptrice a décroché le téléphone avant d’avoir donné sa réponse à deux reprises, ce qui ne respecte pas le protocole. D'après Sheldrake, la vidéo montre qu'il n y a pas d'interaction entre la personne qui téléphone et la personne qui décroche avant qu'elle ne donne sa réponse. Mais le fait est que cela implique un biais potentiel (on peut par exemple imaginer que la réceptrice repère, consciemment ou inconsciemment, laquelle de ses soeurs est à l'autre bout du téléphone en fonction de sa respiration)
Nous obtenons ainsi clairement un résultat au-dessus de la barre des 5%. Le résultat n’est donc pas significatif comme le pointe Florent Tournus [6] et ne soutient donc pas l’hypothèse de la télépathie même en regard des résultats antérieurs [3,4]. Il y a en effet au final une chance sur 12 d'obtenir un tel résultat et cela n'est pas significatif sur le plan statistique.
Faible nombre d’essais
Si les résultats cumulés des expériences [3,4] sont reproductibles (42% de réussite), il aurait été préférable de faire plus d’essais. En effet, avec un effet [2] provoquant une moyenne de 42% de réussite contre 25% pour la chance, il faudrait à peu près une trentaine d’essais pour que l’on puisse distinguer cet effet du hasard pour un seuil de 5%. Il aurait donc fallu prévoir plus d’essais en prenant en compte l’intervalle de confiance autour de ces 42%. Ainsi, le nombre d'essais prévus pour l’expérience, soit 12, était trop faible pour espérer obtenir un effet, à supposer que cet effet existe et si l'on se réfère aux travaux antérieurs.
Conclusion
Dans sa réponse à Florent Tournus dans le JSPR [6], Ruppert Sheldrake admet à demi-mot son erreur. Il confirme que le taux reste à 50 % mais que le résultat statistique baisse dès lors que l'on supprime les deux essais potentiellement biaisés. Sheldrake se réfère ensuite aux deux essais biaisés, qui ont pourtant été exclus. Donc, il apparait clairement que l’expérience télévisée ne donne pas de résultat significatif et qu'elle ne peut pas être considérée comme une réplication des résultats antérieurs. Il est alors ennuyeux que Sheldrake conclut quand même à la fin de sa réponse dans le JSPR que cette petite expérience supporte l'hypothèse de la communication télépathique. Il nous aurait paru plus simple que Sheldrake admette plus clairement son erreur. On remarquera enfin, comme le précise également Rupert Sheldrake, qu'il s'agissait d'une reproduction mineur qui s'inscrivait dans un ensemble plus grand de protocoles visant à tester cet effet. Il serait donc intéressant que soient examinés attentivement les résultats des autres expériences du même type afin de déterminer s'il faut rejeter l'ensemble des résultats provenant de ce type d'expérience ou bien uniquement les conclusions initiales de cette expérience.
Références
[1] Sheldrake R., JSPR (2000) 64 224-232 : Telepathic Telephone Calls: Two Surveys
[2] Sheldrake R., Brown D., JP (2001) 65 145-156 : The Anticipation of Telephone Calls: A Survey in California
[3] Sheldrake R., Smart P., JP 67, 187-206, (June 2003) 64, 224-232 : Videotaped Experiments on Telephone Telepathy
[4] Sheldrake R., Smart P., JSPR (July 2003) 67, 184-199 : Experimental Tests for Telephone Telepathy
[5] Sheldrake R., Godwin H., Rockell S.,(2004) JSPR 68, 168-172 : A Filmed Experiment on Telephone Telepathy with the Nolan Sisters.
[6] Tournus F., Sheldrake R., JSPR (april 2007) : Correspondance
19 février 2008
Futura-sciences : la parapsychologie attendra
Nous avons déjà abordé le tabou académique qui se reflète dans l’impossibilité de discuter scientifiquement de parapsychologie sur le forum de Futura-sciences, ceci étant explicitement interdit dans la charte du forum (art. 6) (Voir notre article Futura-sciences, tabou académique et pseudo-scepticisme).
Un récent débat a relancé cette question. Il venait questionner la présence d’universitaires de France et de l’étranger qui ont accepté d’intégrer le Comité d’Honneur de l’Institut Métapsychique International, fondation reconnue d’utilité publique se consacrant à la recherche scientifique sur les phénomènes dits paranormaux.
En résumé, ce débat a montré plusieurs positions différentes :
- Certains trouvaient ridicule ce Comité d’Honneur, et la parapsychologie en général (10 foreurs)
- D’autres trouvaient bon que des scientifiques fassent preuve de curiosité et de rigueur dans ce domaine (7 foreurs)
Un vrai débat pouvait avoir lieu, car plusieurs des foreurs montraient quelques connaissances sur la question, au-delà des préjugés courants. Néanmoins, l’équipe de modération est rapidement arrivée pour casser les liens vers des sources parapsychologiques, et fermer la discussion. Après réflexion, elle s’est efforcée de préciser les raisons de cette modération (ici) :
"Futura-sciences ne souhaite pas que les thèmes de parapsychologie soient développés sur ses forums.
Rappel des raisons pour cela :
- en tant que site de référence sur les sciences, nous nous limitons au traitement de domaines bien établis, ne faisant pas polémique et dans un esprit plutôt techno/scientifique. Par exemple, pour éviter les polémiques, les discussions politiques ou religieuses ne sont pas acceptées, et pour rester dans l'esprit du site, les sujets de sciences humaines sont limités (pas de sociologie, d'histoire, de philosophie générale, une psychologie orientée neurosciences...).
Nous faisons malgré tout preuve d'une certaine tolérance mais à la discrétion de l'équipe de modération et fonction de l'attitude des participants.
- la parapsychologie, quoi que le préfixe "para" puisse signifier et aussi scientifique que se veuillent les intentions de ses promoteurs, n'est pas un domaine bien établi et elle est objet de polémique. Futura-sciences ne décide pas de la réalité des sciences et il ne sert à rien d'insister pour que soit reconnu ici un statut qui n'est pas reconnu dans le monde scientifique et pédagogique. Le jour où la parapsychologie sera intégrée de manière normale à l'université, sans polémique, avec des manuels de cours etc., alors Futura-sciences pourra éventuellement s'y intéresser.
Remarques sur certaines attitudes
- Futura-sciences n'entend pas décider de sa conduite selon des actions de lobbying, que ce soit sur le forum, par message privé ou autre.
- sur la discussion fermée, le lien renvoyait vers un organisme qui n'est pas académique et dont les arguments ne sont pas neutres. La parapsychologie étant sujette à débat, ceux qui s'en considèrent comme spécialistes devraient aussi renvoyer aux documents en défaveur de celle-ci, du moins si ils attendent qu'on considère leur attitude comme scientifiquement neutre plutôt que militante."
La ligne éditoriale de Futura-sciences est assez claire et raisonnable. Néanmoins, le cas de la parapsychologie pose problème :
- Ce n’est ni un domaine politique, ni un domaine religieux.
- Ce n’est pas une science humaine au sens strict, les expérimentations utilisant généralement les outils de la physique, de la physiologie et de la psychologie cognitive.
- Soutenir que la parapsychologie n’est pas un domaine bien établi est un point de vue qui demanderait à être étayé. On peut soutenir que c’est un domaine minuscule (300 chercheurs dans le monde), mais qui a pris place dans une trentaine d’universités, et également depuis 1969 dans la prestigieuse American Association for Advancement of Science qui chapeaute l’establishment scientifique. Trop peu d’études permettraient de conclure de manière assurée qu’il s’agit d’une pseudo-science. Quels sont les critères utilisés par l’équipe de Futura-sciences pour dire que la parapsychologie n’est pas une science établie ? Nous verrons que cela doit surtout à une vision française de la question, souffrant d’une carence en informations.
- La tolérance de Futura-sciences aux questions polémiques sur des domaines moyennement établis est très variable : ainsi, sont débattus sans trop de censures des sujets comme les OVNIs, les NDE, les Crop Circles, les théories exotiques en physique et en biologie, la psychanalyse, la cryptozoologie, etc.. Dire que les thèmes parapsychologiques ne doivent pas être développés sur ce forum n’est qu’une façon fallacieuse de dire que la discussion est permise tant qu’elle n’implique pas la confrontation avec des références scientifiques sérieuses. Nous remarquons également qu’il n’y a aucun problème à discuter de phénomènes paranormaux tant qu’il s’agit d’une approche zététique fermée, reposant sur une partie tronquée de la littérature scientifique et ne souffrant pas la remise en cause. Cela est d’ailleurs mentionné explicitement dans la réponse de l’équipe de modération : « La parapsychologie étant sujette à débat, ceux qui s'en considèrent comme spécialistes devraient aussi renvoyer aux documents en défaveur de celle-ci, du moins si ils attendent qu'on considère leur attitude comme scientifiquement neutre plutôt que militante. » Rien n’indique dans les débats sur le forum de Futura-sciences que ceux qui disposent des références scientifiques n’aient pas les arguments et les contre-arguments. Toutefois, on ne doit pas avoir un préjugé trop positif envers les documents défavorables à la parapsychologie, les critiques de qualité étant rares et plus souvent le fait de parapsychologues ou de sceptiques anglo-saxons. Les parapsychologues ont d’ailleurs tendance à mieux connaître la littérature sceptique que les sceptiques français eux-mêmes. Si la possibilité leur était donnée, ceux qui sont favorables au débat pourraient tout à fait exposer l’endroit et l’envers.
L’équipe de Futura-sciences nous fait néanmoins l’amabilité d’ouvrir une issue au débat : « Le jour où la parapsychologie sera intégrée de manière normale à l'université, sans polémique, avec des manuels de cours etc., alors Futura-sciences pourra éventuellement s'y intéresser. » Cette proposition montre bien l’ignorance dans laquelle est plongée de l’équipe de modération. En effet, la parapsychologie est déjà intégrée à l’université, comme l’un des foreurs l’avait dit dans le fil en question. Depuis 1927, et le département de parapsychologie de l’Université de Duke, plus d’une trentaine d’universités ont ouvert des départements ou des chairs consacrés à la parapsychologie. Actuellement, il y a seize universités en Europe qui sont dans ce cas : neuf en Angleterre (Edimbourgh, Londres, Northampton, Hertfordshire, Liverpool, Cambridge, Coventry, Manchester, York), deux aux Pays-Bas (Amsterdam et Utrecht), deux en Suède (Lund et Göteborg), une en Hongrie (Budapest) et deux en Allemagne (Berlin et Giessen). Et cela n’inclue pas les laboratoires privés et sociétés savantes (en Suisse, Autriche, Espagne, Portugal, Islande, Danemark, Pologne, Italie). L’Institut Métapsychique International, qui n’est effectivement pas académique et dont les arguments ne sont pas neutres, au sens où plusieurs des recherches menées depuis 1919 montrent des effets favorables à l’hypothèse psi, n’en est pas moins le référent français en matière de parapsychologie scientifique. Plusieurs des membres de son Comité Directeur sont membres ou membres associés de la Parapsychological Association, et leurs travaux s’inscrivent dans une recherche internationale qui n’est pas restreinte au domaine académique. Le fil en question venait d’ailleurs questionner le fait qu’une vingtaine d’universitaires français et étrangers soutenaient l’activité de recherche de cet institut. L’un des membres du Comité Directeur, Paul-Louis Rabeyron, est d’ailleurs responsable d'enseignement à l’Université Catholique de Lyon (pour un cours sur « Sciences, sociétés et phénomènes paranormaux »).
- Enfin, il existe un ouvrage identifié comme un manuel, puisqu’il est utilisé dans la plupart des universités donnant des cours de parapsychologie. Il s’agit d’Introduction to parapsychology (2007, 5e édition, Irwin & Watt), issu de 25 ans d’expérience d’enseignement du psychologue Harvey Irwin à l’Université de New England (Australie). Son contenu est bien équilibré, puisqu’il présente avec la même rigueur la diversité des points de vue avec les données les plus récentes.
Bref, le manque d’informations sur la situation de la parapsychologie, reconnue comme science et discipline académique dans de nombreux pays, semble toucher également l’équipe de modération de Futura-sciences. Cela pourrait expliquer ses choix actuels, mais pas sa persévérance dans cette position. On ne peut pas empêcher la polémique et la controverse, et cela quelle que soit la discipline scientifique. Si bien qu’il n’y a pas de raison de bloquer l’accès aux informations sérieuses sur la parapsychologie simplement parce que c’est un domaine qui suscite de la fascination. Futura-sciences ne décide effectivement pas de la « réalité des sciences » ou du statut scientifique et pédagogique de la parapsychologie : mais il serait anti-scientifique de refuser de reconnaître une réalité perçue par une communauté internationale.
Nous proposons donc d’ouvrir un débat sur la parapsychologie sur le forum de Futura-sciences, respectant la charte du forum quant à la modération des messages agressifs et non-référencés. Nous pouvons nous même proposer un modérateur pour ce type de débat scientifique, quelqu’un qui aura connaissance des avancées de la recherche scientifique sur les phénomènes paranormaux dans son abord zététique et parapsychologique.
21 janvier 2008
Précognition subliminale lors d'accidents de train : relecture critique d'une recherche de W.E. Cox
Introduction
Dans l’article présent nous faisons une relecture et analyse d’un article de parapsychologie paru dans un numéro du JASPR de 1956. E.W. Cox, l’auteur de l’article original, a voulu savoir si une précognition non perçue consciemment pouvait pousser une personne à changer son comportement à l’avance d’un danger. Dans ce but il a utilisé les comptes, tenus par les compagnies ferroviaires, du nombre de réservations sur les lignes ayant subies un accident grave provoquant plus de 10 blessés, pour chaque ligne ces données couvrent le jour de l’accident ainsi que le mois précédent (cf. annexe). L’hypothèse qui a été testée est qu’à l’avance d’une mésaventure inattendue, une précognition subliminale (non consciente), peut amener une personne à changer son comportement de manière à l’éviter.
L’analyse conduite par Cox consiste à compter le nombre de minima (« hit ») de réservations sur les différentes lignes le jour de l’accident, et à déterminer si ce nombre est significatif. Lorsque cette comparaison est faite par rapport à la huitaine de l’accident (comparaison par jour : JJ, J-1, J-2, J-3, J-4, J-5, J-6 et J-7), 8 « hit » sur 28 lignes sont recensés, ce qui représente un écart à l’espérance de z=2,8 (p=0,004). Lorsque cette comparaison est faite par rapport au mois de l’accident (ie comparaison par semaine : JJ, J-7, J-14, J-21 et J-28), 5 « hit » sur 25 lignes sont recensés, ce qui représente un écart à l’espérance de z=2,2 (p=0,028). Ces résultats sont significatifs et mènent E.W. Cox à conclure en faveur de la précognition subliminale.
Selon nous, l’analyse menée contient certaines erreurs et approximations, mais surtout elle ne teste pas l’hypothèse de travail de manière satisfaisante. Une analyse se basant directement sur la comparaison du nombre de réservations semble plus adéquate. Ce faisant, cette nouvelle analyse ne donne pas de résultat significatif, en effet, l’écart à l’espérance est de z=-0,21 (p=0,69) pour la comparaison par semaine, et de z=0,25 (p=0,77) pour la comparaison par jour. L’analyse des données selon cette méthode n’a donc pas pu mettre en évidence de précognition subliminale.
Analyse statistique
Méthode utilisée dans l’article de E.W. Cox :
La méthode d’analyse des données choisie s’inspire de celle utilisée pour l’analyse d’un test ESP* classique avec cartes Zener. Lors d’un de ces tests, un sujet doit ‘deviner’ quelle est la face de la carte qui lui est cachée. On parle de « hit » lorsque le choix du récepteur coïncide avec la face de la carte cachée, et de « miss » dans le cas contraire. Le nombre de « hits » obtenus par le percipient est comparé au nombre de « hits » qui auraient dû être obtenu si les réponses étaient données conformément au hasard. Si le nombre de « hits » obtenus est significativement supérieur au hasard, alors on peut soutenir une hypothèse psi après avoir écarté toutes les possibilités de biais.
Pour pouvoir utiliser cette méthode d’analyse sur les précognitions subliminales d’accidents, Cox a dû faire des analogies avec le test ESP de type Zener. Celles-ci sont regroupées dans le tableau ci-dessous. Par exemple pour chaque accident ferroviaire, le nombre de réservations le jour de l’accident a été comparé au nombre de réservations sur le même trajet les jours précédents. Lorsque le nombre de réservations le jour de l’accident est inférieur au nombre de réservations les jours sans accidents, on parle alors de « hit ».
Les compagnies ferroviaires ont fourni à E.W. Cox les données sur le nombre de réservations pour 28 trajets de train ayant connu un accident majeur (cf. annexe), ces données couvrent le jour de l’accident et partiellement les 4 semaines le précédant, mais sont cependant parfois incomplètes. La méthode d’analyse de E.W. Cox consiste à déterminer si le nombre de « hits » est significativement éloigné de l’espérance.
Les données sont en quantité suffisante pour se livrer à une comparaison par semaine sur 27 trajets (ie Jour de l’accident versus J-7, J-14, J-21, J-28), sur lesquels X=10 « hits » ont été recensés. La probabilité que le nombre de réservations le jour de l’accident soit minimum par rapport à J-7, J-14 J-21 et J-28 est de 1/5, l’espérance du nombre de « hits » pour 27 trajets est alors :
avec un écart-type :
on trouve un ratio critique, ou écart à l’espérance normalisé :
ce qui en consultant une fonction de répartition de la loi normale donne une probabilité bilatérale :
résultat significatif car situé sous la barre des 5%.
Pour la comparaison par jour sur 28 trajets (ie Jour de l’accident versus J-1, J-2, J-3 J-4, J-5, J-6, J-7), ont été trouvés 8,5 « hits ». L’un des « hits » est considéré comme une demi-réussite car il est minimum ex æquo avec J-3. En utilisant la même méthode que précédemment, on trouve :
On retrouve donc les résultats avancés par E.W. Cox pour soutenir l’hypothèse de la précognition subliminale.
Critique de la méthode utilisée
La méthode d’analyse utilisée par EW Cox est cependant critiquable sous plusieurs aspects.
Premièrement, des données artificielles ont été introduites pour certains jours sur 3 trajets, elles sont chaque fois égales à la moyenne des réservations sur la ligne, ce qui ne semble pas correct.Cette operation annule l'independance entre essais, ce qui n'est pas correct puisque la methode de comparaison utilisee suppose l'independance des essais.
Deuxièmement, les probabilités d’occurrence du nombre de « hits » recensés ont été déterminées à partir des écarts à l’espérance et à l’aide de la fonction de répartition de la loi normale. Cependant la quantité de données disponible semble insuffisante pour cette approximation. Un critère couramment admis pour l’utilisation de la loi normale au lieu de la loi binomiale est :
2.
ce critère n’étant pas respecté il aurait été plus prudent d’utiliser directement la loi binomiale sur une quantité aussi faible de données.
En utilisant directement la loi binomiale* et sans prendre en compte les trajets pour lesquels des données artificielles ont été insérées, les probabilités du nombre de « hits » ont été recalculées :
- Comparaison par jour :
25 trajets, nombre de « hits » : 7, probabilité associée :
- Comparaison par semaine :
27 trajets, nombre de « hits » : 10, probabilité associée :
Les résultats restent significatifs, mais il semble plus approprié de les obtenir de cette manière.
Troisième point pouvant être critiqué : la méthode d’analyse utilisée par E.W. Cox, consistant à recenser le nombre de « hits » et calculer l’écart à l’espérance. Si celle-ci est adéquate pour les tests ESP avec cartes, il semble difficile de l’utiliser pour des données telles que le nombre de réservations. Rappelons ici l’hypothèse de travail :
À l’avance d’une mésaventure inattendue, une précognition subliminale peut amener une personne à changer son comportement de manière à l’éviter.
On peut traduire cette hypothèse mathématiquement :
la probabilité pour qu’une personne décide de ne pas réserver ou d’annuler sa réservation sur une ligne de train donnée est :
lorsqu’il n’y aura pas d’accident,
et :
lorsqu’il y aura un accident,
alors pour un nombre suffisamment grand de réservations, si l’hypothèse se vérifie, on devrait observer une différence significative entre le nombre de réservations les jours normaux et les jours d’accidents. Cependant une analyse par recensement des hits ne semble pas adéquate pour détecter cette différence car tel que définit, le hit :
- n’est pas pondéré par le nombre moyen de personnes par ligne,
- ne prend pas en compte la valeur relative des hits par rapport au nombre moyen de réservations.
Pour donner un exemple concret, comparons les données pour 2 accidents pour lesquels il y a eu hit. Sur la ligne Atchison Topeka & Santa Fe il y a eu une moyenne de 67,3 réservations la huitaine de l’accident du 22 sept 1954, et le jour de l’accident il y avait 48 réservations, ce qui représente une différence relative à la moyenne de 29%. Sur la même ligne il y avait en moyenne 47,5 réservations la huitaine de l’accident du 22 août 1954, jour pour lequel il y avait 35 réservations, ce qui représente une différence à la moyenne de 26%. Bien que le deuxième hit soit défini par un nombre moyen et une différence relative inférieure au premier, il a la même importance que le premier dans la méthode d’analyse de E.W. Cox. Autre exemple, sur la ligne New York Central, le jour de l’accident du 27 mars 1953 n’est pas un hit alors que la différence relative entre le nombre de réservation la huitaine de l’accident et le jour de l’accident est de 35%, et sur la même ligne, le jour de l’accident du 4 octobre 1950 est un hit alors que la différence relative à la moyenne n’est que de 27%.
Il semble plus adéquat de se livrer directement à une analyse du nombre de réservations, et de déterminer si la différence de nombre de réservations entre jour d’accident et jour normal est significative.
Nouvelle analyse
Les tableaux ci-dessous sont établis à partir des données recueillies par E.W. Cox (cf. annexe). Les nombres de réservations pour chaque ligne de train ont été sommés pour chaque jour, et le total le jour de l’accident a été comparé à la moyenne des totaux des jours de trafic normal.
- Somme "par semaine
- Somme "par jour"
La différence n’est significative ni dans la comparaison par jour, ni dans la comparaison par semaine, il n’y a pas un nombre significativement moins élevé de réservations pour les trains allant subir un accident.
Conclusion
L’analyse à laquelle s’est livré E.W. Cox donne des résultats significatifs, mais ne semble pas valide pour le test de l’hypothèse de travail, car tel que défini le « hit » n’est pas pondéré par le nombre moyen de réservations, ni par son importance relative par rapport au nombre moyens de réservations.
Une nouvelle analyse des données, consistant directement en une comparaison du nombre de réservations entre jour normal et jour d’accident, ne donne pas de résultat significatifs. Nous en concluons que les données réunies par E.W. Cox ne soutiennent pas l’hypothèse d’une précognition subliminale amenant un individu à modifier son comportement.
Annexes
Article original : "Precognition: An Analysis, II. Subliminal Precognition" (Article de WE Cox paru dans le Journal of the American Society for Psychical Research, 1956).
Données
Les données issues de l’article de E.W. Cox sont regroupées et classées sous forme de 4 tableaux. Pour chacun d’entre eux la colonne de droite reporte le nombre de réservations le jour de l’accident. Les colonnes plus à gauches reportent le nombre de réservations les jours précédant l’accident. Les colonnes les plus à gauche reportent la date de l’accident, le numéro du train ainsi que le nom de la ligne.
Tableaux
* Perception Extra Sensorielle
* Calcul de la probabilité d’obtenir un nombre supérieur ou égal de « hit »,
02 novembre 2007
J.B. Rhine et ses critiques : les expériences sur la télépathie animale
Durant l'hiver 1927-1928, J.B. Rhine et sa femme L.E. Rhine ont mené l'enquête sur un supposé cas de cheval "lisant les pensées". Une première enquête est publiée dans The Journal of Abnormal and Social Psychology (Vol.XXIII, n°4, Jan-Mars 1929) et une seconde enquête menée en décembre 1928 dans la même revue (vol.XXIV, n°3, Oct-Dec 1929).
Lors de la première enquête, les Rhine posent 225 questions différentes au cheval et réalisent également 200 tests de contrôle. Ils distinguent quatre groupes d'expérimentations, avec des conditions de plus en plus rigoureuses. Ils concluent à la télépathie pour expliquer la capacité du cheval à donner de bonnes réponses inconnues de sa maîtresse. Lors de la seconde enquête, les résultats sont très mauvais, et les Rhine concluent que le cheval, nommé Lady, a perdu sa capacité télépathique.
Les sceptiques français et anglo-saxons citent souvent cette étude comme "un fiasco" discréditant les recherches futures de J.B. Rhine. Leur examen est basé sur l'étude menée par le magicien Christopher Milbourne avec le même cheval en 1956. Nous ne connaissons aucune étude critique des protocoles établis par les Rhine, si bien qu'il est légitime d'évaluer la valeur de la critique de Milbourne, généralement répétée sans évaluation détaillée.
Le contexte
En 1927, J.B. Rhine était un jeune docteur en botanique qui venait de suivre pendant un an les enseignements du professeur William McDougall au département de psychologie d'Harvard, avant de le suivre à l'Université de Duke. Encouragé par le professeur McDougall, Rhine s'intéresse à un cas spontané défrayant la chronique : à Richmond, une jeune jument montrerait des capacités de lecture de pensée. Surnommée "Lady Wonder" (La dame aux merveilles), cette jument de 3 ans est la propriété de Mrs Claudia Fonda. Ses capacités se sont manifestées spontanément : d'après les journaux de l'époque, Lady Wonder répond à des ordres mentaux de sa maîtresse. Celle-ci lui apprend à se servir de cubes d'enfants comportant des lettres de l'alphabet ou des chiffres pour épeler des réponses, simplement en les touchant avec son museau (cf. Photo). Un jour, Lady épèle le mot "engin" avant qu' un tracteur passe devant la maison. La rumeur se répand très vite, et les capacités du cheval sont testées par des centaines de personnes, tant pour des paris, que pour prédire l'issue de la future élection présidentielle. Lady arrive même à donner la racine cubique de 64 à des étudiants venus la questionner ! On est là devant le cas typique d'animaux intelligents qui ont passionné les psychologues du début du XXème siècle, depuis Krall et le cheval Hans en 1904 [Sur l'importance de ces recherches pour la psychologie, lire l'excellent ouvrage de Vinciane Despret, Hans le cheval qui savait compter, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 2004].
Les études des Rhine
De nombreux scientifiques se sont montrés naïfs devant ces cas d'animaux intelligents, laissant aujourd'hui un certain malaise concernant cette question. Rétrospectivement, nous voyons bien qu'un certain nombre de chercheurs ont conclu trop vite à l'extraordinaire après quelques expériences mal effectuées. C'est ainsi que Rhine est pris aujourd'hui pour un de ces chercheurs naïfs. Est-ce que ce fut vraiment le cas ?
Dans son premier article (p.449-451), Rhine fait une revue de la littérature sur les études d'animaux apparemment intelligents (surtout des chevaux et des chiens). En effet, plus de 20 ans de recherches avaient été menées sur cette question. Rhine connaît donc très bien les problèmes de "fuite sensorielle" (sensory leakage) qui impliquent que des informations puissent être transmises de façon non-verbale entre le maître (ou l'expérimentateur) et l'animal. Or, si tous les moyens "normaux" pour transmettre l'information sensorielle (le toucher, la vue, l'ouïe, l'odorat) ne sont pas éliminés, les réussites de l'animal sont expliquables par l'hypothèse de l'hyperesthésie (des sens particulièrement développés). Selon Rhine, on ne peut conclure à la télépathie que si une pensée est transmise alors qu'il y a une obstruction physique à l'échange d'informations, et qu'on ne découvre aucun moyen physique expliquant cette transmission (p.450). Les rumeurs autour des capacités de Lady doivent donc être vérifiées dans des conditions contrôlées.
Les Rhine répartissent leurs recherches sur six jours, procédant par séries courtes de cinq, dix ou quinze questions. Les "blocs" grâce auxquels Lady indique ses réponses sont arrangés par les expérimentateurs qui procèdent d'abord à un test de contrôle : un expérimentateur doit deviner un nombre entre 1 et 10, après qu'un autre expérimentateur ait sélectionné un cube avec un chiffre à son insu. Sur 200 essais, l'expérimentateur devine 22 fois, ce qui est conforme au hasard. Les expériences sont ensuite effectuées avec un niveau de rigueur croissant :
O) 65 expériences préliminaires ou "pour voir", sans contrôles, avec des résultats de 61,5% de succès.
A) 54 expériences où Mrs Fonda est présente, et peut toucher et parler à son cheval. Dans ces conditions peu restreintes, les expérimentateurs tentent d'observer si Mrs Fonda a développé un système pour orienter les réponses du cheval. Par exemple, Rhine écrit un chiffre sur un tableau et le montre silencieusement à Mrs Fonda. Le cheval trouve le chiffre à deviner quatre fois sur cinq. Ces 54 expériences affichent un taux de réussite global de 94,4%.
B) 106 expériences avec des restrictions variées. Dans ce groupe d'expériences, la liberté de Mrs Fonda était progressivement réduite afin de limiter la possibilité de fuites sensorielles. Soit la voix est éliminée, soit les mouvements du corps sont interdits, puis les mouvements de la tête et des yeux, soit le visage entier est caché sous un voile ; progressivement, Mrs Fonda est séparée de son cheval, mais Lady arrête de répondre quant elle se rend compte de son absence. Ensuite, un écran de 18 pouces est placé entre Lady et Mrs Fonda. Ce n'est pas un obstacle visuel suffisant, mais Rhine pense tout de même que cela restreint le nombre signaux transmissibles. Les résultats obtenus dans ces conditions restent très significatifs (78,3%).
C) Enfin, 49 expériences sont faîtes dans des conditions où Mrs Fonda est aveugle à la réponse à trouver. Par exemple, J.B. Rhine choisit mentalement un bloc. Il ne bouge pas, sauf ses yeux dissimulés derrière un chapeau. Il limite son discours à "All right, Lady" en cas de réussite et "No, Lady" après un échec. Sur 10 essais, Lady donne 5 réponses correctes, 1 réponse correcte après une deuxième réponse (et dont la probabilité est calculée en fonction) ainsi que 4 réponses fausses. Dans ce groupe de tests, le taux de succès tombe à 44,9%.
Rhine discute ensuite les différentes hypothèses pouvant expliquer les résultats. Il pense montrer que la théorie d'une fuite sensorielle perçue par l'hyperesthésie du cheval n'est pas valide. En effet, à différents moments, il pense avoir mis en place des obstacles suffisamment hermétiques. Ainsi, lorsqu'il se force à ne pas bouger et que ses yeux ne sont visibles ni de Lady ni de Mrs Fonda, on ne peut pas dire que des mouvements involontaires guident le cheval (cependant, dans cette expérience, le problème est que Rhine choisit mentalement ses cibles, ce qui laisse très peu de traces vérifiables pour une véritable divination du cheval). Avec un écran devant Mrs Fonda, le cheval ne peut pas s'appuyer sur la vue ; lorsque tout le monde est assujetti au silence, le cheval ne peut pas s'appuyer sur l'ouïe. Et comment fait le cheval pour deviner quel bloc choisir si personne ne regarde les blocs ?
On peut relever plusieurs failles dans la procédure de Rhine permettant d'expliquer ces résultats, en particulier le fait qu'il n'y a pas une expérience qui regrouperait toutes les conditions évitant des fuites sensorielles. Les restrictions sont dispersées sur l'ensemble des expériences, si bien qu'on peut reprocher à chaque expérience une faille contrôlée ailleurs. Rhine conclut finalement à l'explication télépathique même s'il reste intéressé par l'obtention de plus de preuves "sécurisées" (p.463). On remarque cependant que les taux de réussite diminuent en fonction du niveau de contrôle, ce qui semble aller dans le sens d'une hypothèse normale d'échange involontaire d'informations.
A la fin du premier article, Rhine rapporte d'autres expériences réalisées en avril 1928. Il associe alors l'état nerveux de Mrs Fonda avec les échecs de Lady, ce qui pour lui renforce l'hypothèse d'une télépathie entre Mrs Fonda et Lady. Il constate aussi que Lady ne semble trouver les bonnes réponses que lorsque Mrs Fonda les connaît. D'autres expériences avec d'autres chercheurs la même année donnent des résultats très variables. Les Rhine décident donc de refaire une seconde enquête en décembre 1928. L'animal a quelque peu vieilli mais les conditions restent globalement les mêmes. Les résultats sont cependant beaucoup moins bons. De plus, dès que Lady indique de mauvaises réponses, Mrs Fonda s'agite et transgresse les restrictions expérimentales, se mettant par exemple à encourager ou à fouetter la jument. Rhine constate clairement que les réponses du cheval sont dépendantes d'indices sensorielles, et qu'il n'est plus du tout dans l'état d'extrême relaxation et de passivité qui le caractérisait précédemment. Après 500 tests en une semaine, Rhine conclut que l'animal a perdu sa faculté télépathique et est devenu un cheval conditionné à répondre à un système de signaux, pouvant venir de Mrs Fonda comme de toute personne accoutumée (p.291). Il encourage donc de nouvelles études prudentes en conditions contrôlées avec d'autres sujets animaux ou humains (p.292).
Que penser des critiques de Rhine ?
Rhine a mis en évidence plusieurs façons de faire obstacle aux fuites d'indices sensorielles. Cependant, il n'a pas su les regrouper en un protocole complet et concluant. Les premiers résultats qu'il a obtenu n'ont donc pas été décisifs. Malgré d'autres réussites dans la longue carrière de Lady Wonder, qui a réussi à convaincre le psychologue Thomas L. Garrett ou qui aurait aidé les policiers à découvrir le corps d'un enfant de 4 ans en 1955, selon des articles de presse, il est difficile de conclure concernant les hypothétiques capacités de cette jument.
Nonobstant, la recherche des Rhine peut-elle être considérée un fiasco comme le répètent certains sceptiques ? La plupart se base sur l'étude du magicien Christopher Milbourne, ancien associé du CSICOP. En 1956, il rend visite à Mrs Fonda et sa jument. Il procède avec eux à plusieurs expériences "pièges". Tout d'abord, il se présente avec un faux nom à Mrs Fonda, puis demande au cheval de révéler son nom. Lady réussit à épeler correctement le faux nom, ce qui indique à Milbourne que le cheval n'a pas fait une télépathie puisqu'il a finalement tort (du point de vue de Rhine, si le cheval devine correctement ce que pense Mrs Fonda hors de tout indice sensoriel, on devrait plutôt conclure à une réussite !). Deuxième expérience : Mrs Fonda inscrit des chiffres sur une ardoise et Lady doit les deviner. Milbourne suspecte que Mrs Fonda utilise une technique mentaliste de "lecture de calligraphie" (pencil reading) : la façon dont Mrs Fonda déplace sa main en écrivant donnerait suffisamment d'information à Lady pour trouver la bonne réponse. Milbourne réalise donc l'expérience en mimant l'écriture d'un "9" alors qu'il écrit un "1". Lady devine le "9". Milbourne conclu donc à un "truc" de magicien. Enfin, il laisse Mrs Fonda tenir la bride de Lady au cours de réponses, et remarque que, par ce moyen, Mrs Fonda peut transmettre subrepticement à Lady des informations pour s'arrêter correctement au-dessus du bon cube.
Ces quelques astuces nous montrent comment on peut produire des fausses télépathies dans des conditions de contrôles insuffisamment strictes. Mais, si la démonstration est juste d'une façon générale, ces trucs ne peuvent répondre aux interrogations soulevées par les expériences de Rhine. Milbourne se contente de laisser croire que Rhine, parmi d'autres, ont été assez naïfs pour tomber dans ces pièges sans prendre les mesures nécessaires. Les conclusions de Milbourne sont ensuite généralisées pour condamner toutes les recherches sur l'hyperesthésie et l'intelligence animale, et plus encore pour discréditer Rhine dans ses débuts de psychologue et parapsychologue.
Il s'agit là encore d'un bon exemple permettant de différencier scepticisme et pseudo-scepticisme. L'approche pseudo-sceptique propose :
De mettre en évidence des "trucs" permettant d'expliquer les résultats dans certaines conditions,
De généraliser ces résultats à l'ensemble des expériences, mêmes celles effectuées par des scientifiques dans d'autres conditions permettant d'exclure ces "trucs",
De façon plus générale, d'utiliser cette rhétorique pour décridibiliser le travail de scientifiques ayant tenté d'étudier des anomalies.
Comme souvent avec le pseudo-scepticisme, il n'est pas question de science mais d'une idéologie qui tend à décrédibiliser par tous les moyens possibles les recherches et les chercheurs sur ces sujets controversés. Chacun est en effet libre de constater l'écart qui subsiste entre les rapports d'expériences détaillés présentés brièvement ci-dessus et le compte-rendu qu'en font des sceptiques comme James Randi ou Henri Broch dans leurs ouvrages. Ce dernier n'hésite pas à conclure, après une demi-page d'analyse (Au coeur de l'extra-ordinaire, 1991, p.188) que :
Et l'on viendra ensuite, pendant de longues années et dans toute la littérature mondiale consacrée à la parapsychologie, nous parler de la rigueur d'un personnage qui peut proférer de telles stupidités et tenir un "raisonnement" pareil !
Pour compléter son analyse, Broch utilise la page 189 pour y mettre un dessin humouristique sur "la jument télépathe". De telles lectures pseudo-sceptiques de ces expériences se diffusent ensuite à l'ensemble de la communauté sceptique, généralement peu portée sur la critique interne (On peut d'ailleurs en trouver un exemple récent parmi les membres de l'Observatoire Zététique sur leur liste de discussion).
Ainsi, même si les expériences de Rhine dans ce domaine sont loin d'être parfaites, une réelle approche sceptique et scientifique aurait été de mettre en place de nouvelles expériences permettant d'améliorer les protocoles de Rhine.







