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Introduction

La méconnaissance de la parapsychologie 2

L’ESP comme fantaisie pseudoscientifique 2

Procès d’intention_ 2

La parapsychologie ne peut pas être une science 3

Hypothèses immatérielles 3

Trop de fraudes 3

La fraude démontrée dans une expérience de pensée 4

La pata-analyse 4

Les statues de l’Île de Pâques 4

Le test d’un magnétiseur 5

Effet Cerceau_ 5

Des sources de seconde main_ 5

Laboratoires, départements et chaires de parapsychologie 6

Les parapsychologues ne sont pas experts en parapsychologie 8

Eux ils croient, moi je ne crois pas 8

Rhine est irrationnel 9

L’argument de pseudo-autorité 9

Brian Josephson : exemple à méditer ? 10

Le phénomène jaloux et l’effet expérimentateur psi 11

La causalité rétro-active

Targ & Puthoff dans Nature 12

12

La critique de Backster 12

Un Suisse a dit…_ 13

Recouvrement entre zététique, science et parapsychologie 13

Des lacunes dans l’épistémologie des pseudosciences 13

Un apriorisme sophistiqué 14

Curseur Vraisemblance de Broch

Parcimonie des hypothèses 15

_ 14

Critère de la proportionnalité du poids de la preuve 15

Critère du « small effect »_ 15

Critère de l’irréfutabilité 15

Critère des hypothèses ad hoc 15

Critère de la stagnation théorique et de l’enfermement dogmatique 16

La parapsychologie : une pseudoscience ? 16

L’alternative des parasciences 16

Militance et éducation_ 17

La zététique apolitique 18

La thèse de l’opposition Matérialisme-POMO_ 18

La thèse de la prophylaxie des pseudosciences par la critique des couvertures de magazine 19

La thèse de l’utilité sociale de la critique des pseudosciences 21

Conclusion_ 22

 

Introduction

Le 25 octobre 2007, Richard Monvoisin, membre de l’Observatoire Zététique et chargé de cours à l'université des sciences de Grenoble, a soutenu sa thèse de didactique des disciplines scientifiques à l'Université Joseph Fourier de Grenoble, intitulé « Pour une didactique de l’esprit critique. Zététique & utilisation des interstices pseudo-scientifiques dans les médias ». Cette thèse de doctorat de 444 pages, dirigée par les Professeurs P. Lévy et H. Broch, est disponible en ligne.
Il y a un intérêt certain à lire cette thèse qui constitue le premier travail universitaire français à présenter de manière pédagogique la pensée zététique :

· Les termes sont bien définis ;

· La partie historique (19-22) et l’historique de la notion de zététique (22-26) sont bien faits ;

· L’auteur essaye de préserver un domaine « sacré » de la foi, de la vérité, qui ne sont pas affaires de science.

· Le chapitre 3 (« Pseudosciences et media », p.111 et suiv.) montre effectivement les biais de diffusion de l’information scientifique dans un monde mercantile.

· Les nombreux « effets de la zététique » sont détaillés et mis en application, renforçant l’utilité de ces outils.

· Les annexes constituées de 22 fiches pédagogiques donnent consistance à un exercice méthodique de l’esprit critique.

Nous avons néanmoins un certain nombre de critiques à faire de ce travail. Ces critiques se répartissent en trois parties : ce qui nous semble un abord biaisé de la parapsychologie ; ce qui nous semble un abord biaisé de l’épistémologie des sciences et des pseudosciences ; et les éléments d’un militantisme qui est regrettable dans ce contexte éducatif. Enfin, nous utiliserons certains outils de l’esprit critique pour les appliquer à ce mémoire, dans un juste retour auquel Richard Monvoisin se prête avec courage en diffusant sa thèse en libre accès.

La méconnaissance de la parapsychologie

Le corps de la thèse de Richard Monvoisin présente l’aspect « didactique » de la zététique, et non son aspect fonctionnel consistant à appliquer la démarche scientifique d’investigation sur les phénomènes dits paranormaux (p.26). Cela est normal pour une thèse en didactique des disciplines scientifiques, mais pose un problème dès lors que Monvoisin s’écarte de cette didactique pour multiplier les affirmations sur les recherches parapsychologiques. Si ces affirmations – ou les travaux sur lesquels elles reposent – sont critiquables, il serait néanmoins dommage de réduire le travail de Monvoisin à ces quelques erreurs, alors que la dynamique de développement de l’esprit critique ne peut être qu’encouragée. Mais voilà : que peut valoir cet esprit critique quand il est mal appliqué par celui-là même qui le professe ? Il est tout de même malheureux que l’ensemble des assertions concernant la parapsychologie soit erroné, comme nous allons à présent le constater :

L’ESP comme fantaisie pseudoscientifique

Page 32, une citation présente l’ESP comme une fantaisie pseudoscientifique (Losh & al. 2003 ; Goode 2002). Une opinion qui n’est pas contextualisée, si bien que l’on pourrait parler d’un « effet Cerceau » (qui consiste à admettre au départ ce que l'on entend prouver par la démonstration que l'on va faire). Mais, comme nous allons le voir, il n’y aura pas de démonstration de la pseudoscientificité de la parapsychologie. La place de celle-ci est d’ailleurs variable, puisque Monvoisin ne range plus la parapsychologie dans les pseudosciences lors de sa description du paranormal (64-65).

Procès d’intention

Dans la note 25, p.34, Monvoisin juge que la plupart des thèses métapsychiques sont relativistes au sens postmoderne ; que les parapsychologues sont adeptes de la trituration de données, de la « martyrisation » des faits au moyen d’hypothèses ad hoc, et de l’utilisation d’autres outils d’analyse que la rationalité. La parapsychologie serait donc plutôt du côté d’une pseudoscience, voire d’un spiritualisme lors qu’elle peut être amenée à refuser au psi le statut d’objet « classique ». Malheureusement, derrière ce jugement sans procès, il n’y a qu’un préjugé ne renvoyant à aucune publication étayant ces graves accusations. Monvoisin se passe de leur vérification, et n’invite pas non plus ses lecteurs à aller plus loin. Deux pages plus loin, il condamne pourtant le procès d’intention, consistant à condamner des actes ou des théories auxquels on prête des intentions que l’on n’est pas en mesure de prouver (note 33, p.36).

La parapsychologie ne peut pas être une science

Pages 37 et 38 (dont la note 37), toutes les définitions de l’activité scientifique qui sont données, et qui correspondent pourtant à ce que font les parapsychologues de la Parapsychological Association, semblent bizarrement devoir en écarter la parapsychologie. Monvoisin évoque ici les objections ad hoc que feraient les parapsychologues, selon laquelle la méthode scientifique classique n’est pas adaptée aux phénomènes psi, que ces phénomènes sont évanescents ou « jaloux » (c’est-à-dire dépendants de l’expérimentateur). Encore une fois, aucune référence n’est donnée, et Monvoisin propose un monologue. Depuis 130 ans, les parapsychologues ne cessent pourtant de répéter que la science classique doit s’intéresser à ces « phénomènes » qui peuvent faire l’objet d’expérimentations en laboratoire !

Hypothèses immatérielles

Page 90, Monvoisin force une distinction entre des hypothèses ad hoc matérielles et d’autres immatérielles. Il entend par là que cette hypothèse se prête ou pas au jeu de l’expérimentation (« matériel » prend ici le sens d’« opérationnalisable »). Or, cela l’amène à décréter qu’une hypothèse comme le 6ème sens n’est pas une hypothèse expérimentable. Cette version française de l’ESP a pourtant été popularisée par le physiologiste et prix Nobel Charles Richet dans Notre sixième sens, qui décrit les expérimentations sur la question. Richet a d’ailleurs fait un apport important à la psychologie avec l’utilisation des probabilités pour ses études métapsychiques (voir Hacking, 1988 ; et plus globalement sur les contributions de la parapsychologie à la psychologie, Watt, 2005, traduit ici). En bon matérialiste, Richet reprend l’adage « Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu » - Rien n’est dans l’intellect qui n’ait été d’abord dans les sens – pour proposer une voie physiologique de compréhension des acquisitions paranormales d’informations.

Trop de fraudes

Page 42, il tente d’expliquer le désintérêt des scientifiques, et de H. Broch en particulier, pour le champ de la parapsychologie, par le fait que celui-ci serait « entaché de fraudes récurrentes ». Harvey J. Irwin et Caroline A. Watt indiquent pour leur part qu'aucune étude ne démontre qu'il y a davantage de fraude en parapsychologie que dans les autres disciplines (An introduction to parapsychology, 5th edition. McFarland & Company, 2007). Il faut en effet différencier la fraude des expérimentateurs (révélée le plus souvent par les parapsychologues eux-mêmes) et la fraude des sujets : comme dans toute expérience utilisant des humains, les expériences en parapsychologie peuvent subir la fraude consciente ou inconsciente des sujets dans les cas où la possibilité leur est donnée. Or, les expériences en parapsychologie répondent aux standards méthodologiques prévenant de telles fraudes des sujets. C’est ce qui a permis à la Parapsychological Association d’intégrer la prestigieuse AAAS en 1969.

La fraude démontrée dans une expérience de pensée

On peut également lire un exemple de fraude décrite par H. Broch (1985, p.139-140) et reprise par Monvoisin. Il s’agit d’Eusapia Palladino qui prétendait déclencher dans le noir des déplacements d’objet sans déplacer ses membres. Monvoisin utilise cet exemple pour montrer comment un effet paillasson (dans les comptes rendus d’expérimentation) peut dissimuler une fraude (p.168) : « Sachant désormais ses modes de triche, il est cocasse de constater que l’huissier croyait contrôler « son pied » alors qu’il ne contrôlait que… la chaussure. » Or, en se reportant à la source originale, on trouve chez Broch la description imaginaire d’une expérience où un médium est mal contrôlé par un expérimentateur, si peu soucieux qu’il place la sonnette toute proche. Il n’y a chez Broch aucune référence à aucune expérience en particulier (le nom de Palladino n’est pas utilisé en 1985), ce qui n’empêche pas Broch d’affirmer avec aplomb (1985, p.186) : « Et c’est pourquoi le pied du médium n’était pas contrôlé par le pied de l’ « huissier » lorsque, comme je vous l’ai rapporté, l’esprit invoqué agitait la sonnette dans l’obscurité. » Or, Broch ne nous parle que d’une expérience de pensée, et si on ne peut accepter d’un parapsychologue une preuve d’une anomalie sur un scénario imaginaire, il est aussi peu évident d’accepter la démonstration d’un biais par ce moyen. Et pourtant, ce serait simple de s’y prendre scientifiquement, en examinant par exemple le rapport de Jules Courtier sur les expériences conduites avec Eusapia Palladino de 1905 à 1908, par un groupe de savants de l’Institut Général Psychologique comportant Pierre et Marie Curie, Ballet, D’Arsonval, Bergson, Branly, etc. Ces savants affirment avoir constaté par enregistrement automatique des mouvements à distance sans intermédiaire matériel connu. Tombent-ils sous le coup d’un « effet paillasson » ?

La même situation se répète pages 266 et 267 : Monvoisin reprend à son compte un « scénario imaginaire » de Blanrue, déjà réutilisé par Broch. Il s’agit ici d’insinuer que les parapsychologues se suffisent de la bonne foi d’un sujet comme seul contrôle pour une expérience où il s’agit de tordre des barres de métal par la pensée, et non par la force mécanique ou par une astuce de prestidigitateur. Derechef, aucune référence : on reste dans la démonstration imaginaire d’un biais.

La pata-analyse

Dans le même ordre d’idée, Monvoisin se contente de reprendre à son compte les travaux de son co-directeur Henri Broch sans leur appliquer le moindre questionnement. Il cite ainsi intégralement un propos de Broch (La méta-analyse en parapsychologie ?) qui discrédite l’usage de la méta-analyse par les parapsychologues (p.267-268). Or, cet article a fait l’objet d’une critique (J. Buisson, La méta-analyse en parapsychologie !). Les assertions de Broch sont contredites dans les faits. De plus, dans cet article, l’absence de références précises à des travaux de parapsychologie entre encore une fois dans cette problématique d’assertions vagues, qui ne permettent pas au lecteur de se faire lui-même son avis en lisant les travaux critiqués.

Les statues de l’Île de Pâques

Idem page 97, Monvoisin reprend l’argument de Broch (1989) quant à la diminution des tailles d’effet de la psychokinèse en fonction de la sophistication des contrôles. Il ne s’inquiète pas du fait que, pour faire tenir son raisonnement, a) Broch postule que les statues de l’Île de Pâques ont été mis en place par psychokinèse (en prêtant à des parapsychologues anonymes cette affirmation) ; b) Broch ne référence aucune analyse (ou méta-analyse) montrant que les tailles d’effet de la psychokinèse ont diminué, et que cela peut être directement imputable à la sophistication des contrôles. Bref, l’argument n’est qu’une vague insinuation de l’hypothèse de la fraude, sans véritable raccord à la réalité.

Le test d’un magnétiseur

Dans la fiche pédagogique n°22 (p.418), Monvoisin donne un exemple de protocole zététique : le test d’un magnétiseur. Nous avons montré dans une analyse de ce protocole qu’il faisait l’impasse sur la revue de littérature, et souffrait de plusieurs défauts méthodologiques. Faut-il vraiment enseigner cela aux étudiants ?

Effet Cerceau

Monvoisin nous comble d’un bel « effet Cerceau » page 308 : afin de montrer que la parapsychologie est anti-matérialiste, il développe une trame argumentative selon laquelle 1/ Un phénomène paranormal sort du champ de la science ; 2/ C’est parce que ce phénomène n’est pas matériel ; 3/ Donc le matérialisme est faux. Monvoisin cherche ensuite à faire croire que ce n’est pas lui qui posent ces prémisses fausses qui biaisent tout ce raisonnement, en citant l’ingénieur Pierre Janin (pour qui la réintroduction du psychisme dans la science est une contradiction du matérialisme, mais ne démontre ni sa fausseté, ni la sortie du phénomène hors du champ scientifique), puis un sombre occultiste avec un discours anti-matérialiste. Au fond de ce raisonnement se situe une erreur de niveau logique : tout phénomène détectable en science l’est par des moyens matériels (c’est le niveau épistémique), mais cela n’est pas suffisant pour décider si le phénomène est uniquement matériel (Corpusculaire ? C’est le niveau ontique. Pour une discussion des problèmes posés par les niveaux ontiques et épistémiques, cf. Atmanspacher, 2001).

Des sources de seconde main

Il est facilement visible que les connaissances de Monvoisin en matière de parapsychologie sont au mieux de seconde main. Il emprunte néanmoins une position ouverte, une suspension de jugement à propos de la réalité du psi (note 226, p.214-215) : « l’existence du psi est toujours controversée, et fait l’objet de débats, notamment entre l’Institut Métapsychique International et l’Observatoire Zététique. Constatons toutefois que les meilleurs papiers sur le psi, - à en croire l’IMI -, datent de moins de dix ans (notamment Honorton, Radin et éventuellement Sheldrake, malgré ses protocoles peu rigoureux). » Néanmoins, même cette position ne sied pas à Monvoisin, car elle découle chez lui d’une connaissance très approximative de ce dont il parle. Ainsi, dès qu’il est question de parapsychologie scientifique, il dit faire une confiance aveugle à ce que dit l’IMI, ce qui dissimule la part qu’il prend dans cette méconnaissance. Comment expliquer autrement qu’il rajeunit le « papier » d’Honorton, lui attribuant moins de dix ans d’âge, alors que le dernier date de 1994 et concerne des expériences antérieures (Charles Honorton étant mort en 1992, un de ses articles co-écrits avec Daryl J. Bem venait juste d’entrer dans un long processus de peer-review pour une publication dans le Psychological Bulletin) ? Comment expliquer qu’il ne cite que deux autres parapsychologues contemporains, alors qu’il y a plus d’une centaine de chercheurs actifs ? Comment peut-il décréter quels sont les meilleurs articles sur le psi et non pas les seuls dont il ait eu vent ? Comment peut-il généraliser la critique du manque de rigueur des protocoles de Sheldrake à partir de critiques parcellaires de ses travaux ? Comment Monvoisin peut-il ne pas suspendre son jugement sur les 120 premières années de recherche en parapsychologie, alors qu’elles semblent lui être aussi mal connues que les dix dernières ? L’illusion devrait se dissiper, et derrière cette suspension de jugement, dont Monvoisin se targue de la produire « en bon sceptique » (p.215), il y a en fait une simple méconnaissance. Monvoisin nous rappelle (p.19) que l’étymologie du mot sceptique vient de « skeptikos », « qui examine », mais en réalité, son examen n’est que superficiel et de seconde main, si bien que les travaux sur lesquels il suspend son jugement ne figurent même pas en bibliographie.

Laboratoires, départements et chaires de parapsychologie

Une autre affirmation bancale (p.68) prétend que les parapsychologues affichent une « légitimité illusoire », puisqu’ils vont jusqu’à créer de toutes pièces voire à inventer des laboratoires universitaires et des chaires de parapsychologie. Si cette affirmation se vérifie partiellement dans le cas du Laboratoire de parapsychologie d’Yves Lignon, qu’une confusion intéressée a associé avec l’Université de Toulouse-Le Mirail, on ne comprend pas comment les parapsychologues auraient inventer des chaires universitaires de parapsychologie. C’est tout simplement un mensonge, doublé d’une omission. Monvoisin semble méconnaître (comme une récente intervention à l’ENS le 11 décembre 2007 l’atteste, car il répond à une question de la salle qu’il n’existe que cinq ou six départements universitaires dispensant des cours de parapsychologie en Europe) qu’il y a déjà de nombreux départements universitaires étudiant la parapsychologie, certains étant dirigés par des sceptiques, d’autres par des parapsychologues, d’autres par des chercheurs inclassables. Il est facile de taxer de pseudo-science une discipline qui n’a pas de reconnaissance universitaire actuellement en France, mais c’est aller trop loin que de dire qu’il y a une invention et une légitimité illusoire de la parapsychologie universitaire. L’Angleterre a compté jusqu’à 12 départements universitaires actifs en parapsychologie (dont Cambridge, Liverpool, Edimbourgh… la liste ici ), et 9 le sont encore aujourd’hui. Des recherches se poursuivent actuellement à Göteborg et Lund en Suède, Utrecht et Amsterdam aux Pays-Bas. Une chaire de Psychologie et zones frontières a été mise en place à l’Université de Freiburg en Allemagne de 1954 à 1998 ; furent ouvertes également à la parapsychologie les universités d'Adelaïde, de Tasmania et de New England en Australie ; et de nombreux départements aux Etats-Unis. Néanmoins, il ne s’agit pas toujours de formations « officielles » à la parapsychologie (dans la mesure où il n’y a pas de titre professionnel protégé), les intéressés ont seulement la possibilité de suivre des cours de parapsychologie (généralement de niveau Master) en plus d’un cursus classique, et de faire une thèse sur un thème parapsychologique. Il y a ainsi plus d’une centaine de thèses en parapsychologie conduites dans les milieux universitaires, ce qui atteste d’une certaine légitimité de ceux qui se prétendent experts après les avoir conduites (Par exemple, voici 57 thèses de langue allemande recensées par l’IGPP)  ; Pour des travaux universitaires en français, consultez le site de Pierre Macias). Face à cette réalité, Monvoisin ne propose qu’une critique de l’intrusion pseudo-scientifique que constitue la thèse d’Elisabeth Teissier en Sorbonne (p.126). Les dossiers ne sont strictement pas équivalents.

La méconnaissance de Monvoisin porte à conséquence, puisqu’il se fonde sur celle-ci pour critiquer l’argument de l’exception française avancé par plusieurs parapsychologues. Pour lui (p.230), il serait faux de croire qu’une majorité des autres pays du monde seraient dotés de laboratoires de parapsychologie, de chaires consacrées à des disciplines reniées en France, ou consacreraient d’importants moyens à des domaines que « l’esprit français obtus » considère comme pseudoscientifique. Mais il y a des laboratoires, des départements universitaires et des chaires à l’étranger, et Monvoisin ne s’est même pas inquiété de savoir à quel point cela était vrai. Il en compte six : « D’après le site de l’IMI, les laboratoires et chaires en parapsychologie sont au nombre de six en Europe : deux aux Pays-Bas, un en Écosse, deux en Angleterre et un en Allemagne... ce qui représente trois pays (sauf à considérer que l'Écosse est un pays). » Or, il y en a actuellement seize : neuf en Angleterre (Edimbourgh, Londres, Northampton, Hertfordshire, Liverpool, Cambridge, Coventry, Manchester, York), deux aux Pays-Bas (Amsterdam et Utrecht), deux en Suède (Lund et Göteborg), une en Hongrie (Budapest) et deux en Allemagne (Berlin et Giessen). Et cela n’inclue pas les laboratoires privés et sociétés savantes (en Suisse, Autriche, Espagne, Portugal, Islande, Danemark, Pologne, Italie). Bref, sur la seule base des centres universitaires, Monvoisin divise la réalité au moins par deux.

Pour Monvoisin, cet argument est une variante de l’ad populum, et use de manœuvres de victimisation et d’argumentaire légaliste (p.230-231). Mais qu’en est-il si cet argument est fondé ? Il semble l’être dans le sens où il y a un vrai déséquilibre entre la recherche internationale en parapsychologie et la reconnaissance française. Ce déséquilibre se joue à deux niveaux : au niveau des institutions dont on peut faire le décompte, et au niveau des informations sur cette recherche qui semblent visiblement avoir du mal à passer, même à l’ère d’Internet. Plusieurs, y compris Monvoisin, sont ainsi victimes de leur ignorance du développement académique de la parapsychologie. De plus, R. Chauvin et B. Méheust ne se privent pas d’une enquête historique qui montre bien que la France est le berceau de ces recherches, et qu’elle occupait un statut proéminent au niveau international au début du XXe. Ne pas s’étonner de ce revirement de situation serait un comble.
Mais Monvoisin va encore plus loin pour infirmer la thèse d’une parapsychologie française « en retard » sur ses voisines européennes. Il concentre son argumentation (p.232 et suiv.) dans ces phrases : « Prétendre la science "en retard" sur certaines questions (la plupart du temps des questions « paranormales ») flatte une lecture « progressiste » de l’histoire dont nous avons déjà vu quelques dégâts. Dans la majorité des cas, ce genre de victimisation est factice : soit parce que "la majorité des autres pays du monde" n’est… pas a majorité des pays du monde. Soit parce qu’il y a effectivement des recherches sur les sujets soi-disant étiquetés "interdits", "dangereux", "révolutionnaires" (voir 4.4 Ips scénaristiques). Soit parce qu’il n’y a tout simplement pas de recherches "interdites". » A ces trois arguments, on peut répondre :

1) Il y a de nombreux laboratoires de parapsychologie sur tous les continents (nous n’avons jusqu’à présent comptabiliser que les centres universitaires en Europe !). Une majorité des pays riches (précision nécessaire) ont effectivement des laboratoires officiels de parapsychologie. Monvoisin n’en dénombre que 4 (p.232). La France n’en possède pas au sens où aucune subvention officielle n’est venue soutenir la recherche en parapsychologie dans ce pays. On remarquera d’ailleurs qu’entre la page 230 et la page 232, deux laboratoires de parapsychologie ont été égarés.

2) Quand cela l’arrange, Monvoisin prétend que « les pouvoirs psi firent l’objet de recherches aux USA (projet Alpha), et se poursuivent en Europe, notamment en Grande-Bretagne. » (p.232) Plutôt que de nous parler de ces recherches (et de nous apprendre en quoi le projet Alpha est représentatif de la recherche en parapsychologie, alors que ce n’est qu’une tentative de mystification planifiée par le magicien James Randi, plus proche d’un coup médiatique que d’un projet scientifique, cf. Analyse d’une controverse, de Mario Varvoglis), Monvoisin se sert de cette allusion pour nier qu’il y ait un quelconque péril professionnel à s’occuper de parapsychologie. En parfaite contradiction avec sa thèse selon laquelle la recherche parapsychologique française n’est pas « en retard », il « infirme facilement » (p.232) l’argument français du « champ interdit » en invoquant... la recherche internationale !

3) Quant à l’argument sur l’absence de recherches interdites, nous pouvons renvoyer aux travaux de Méheust qui montrent la difficulté actuelle pour rendre possible un débat sur les phénomènes paranormaux, même avec la question de la réalité de ces phénomènes « en attente de validation ». Contrairement à ce qu’en pense Monvoisin (p.231), en sociologue, Méheust ne fait pas un tour de passe-passe en démontrant les mécanismes sociaux et politiques de cette fermeture au débat, qui sont questionnables au-delà de la question de la scientificité de telle ou telle étude. L’analyse que Monvoisin fait justement de ce travail nous semble erronée : il parle (p.232) d’une pure création scénaristique (le « carpaccio "bravade de l’interdit" ») auquel se greffe un effet bi-standard classique « si l’exception française est dénoncée activement lorsqu’il s’agit du délaissement d’un champ pseudoscientifique, elle n’est pas discutée lorsqu’une pratique est presqu’exclusivement française. Le cas de la psychanalyse comme thérapeutique, largement limitée à la France et à l’Argentine, ou de l’homéopathie, également centré sur l’axe France-Suisse-Allemagne, ne semble jamais invoqué de la sorte — hormis pour signifier l’état avancé des recherches en France dans ce domaine» (p.232). Or, Méheust développe justement cette hypothèse que la place de la psychanalyse dans la société française est justement un élément qui protège cette société de la reconnaissance de l’interdit posé sur la recherche parapsychologique. Cela fait l’objet d’une longue annexe dans le tome 2 – auquel Monvoisin ne fait référence nulle part – de Somnambulisme et médiumnité (livre qui, en passant, a été publié en 1999 et non 1998 comme cela est indiqué). Mais on voit que Monvoisin préfère citer de façon fallacieuse Méheust (p.288), comme si celui-ci était partisan de l’analogie Freud = Colomb, alors qu’il ne fait que la citer (p.331 du premier tome, et p.410 et suiv. du second tome, dans cette annexe où les psychanalystes font l’objet de critiques) pour montrer qu’il ne s’agit que d’une reprise d’une rengaine que l’on trouve déjà chez les magnétistes, étant bien au courant qu’Ellenberger a déjà montré que le Freud-Collomb n’est qu’un aspect d’une légende freudienne.

Dans la lignée des conseils « faites ce que je dis, pas ce que je fais », Monvoisin conclut ce passage sur les laboratoires de parapsychologie, miné d’erreurs, par ce précepte heureusement exact : « Le meilleur précepte à donner aux étudiants souhaitant se confronter à ce genre de cliché est d’aller tout simplement vérifier. Nous sommes dans un cas semblable aux légendes urbaines. Tout le monde le répète, personne ne le vérifie, mais de toute façon, l’histoire est trop belle. » (p.232)

Les parapsychologues ne sont pas experts en parapsychologie

Dans la continuité de cette représentation biaisée de la parapsychologie, Monvoisin (p.68) refuse le discours d’expertise sur la question de (ouvrez le grand sac) Lignon, Chauvin, Van Cauwelaert, Sheldrake, Varvoglis, Kristen, Bogdanoff, Reeves, Coppens (fermez le grand sac). Ce joyeux amalgame vient gommer que plusieurs des personnes citées (Lignon, Chauvin, mais surtout Sheldrake et Varvoglis) ont publiés des recherches scientifiques en parapsychologie, parfois dans des revues mainstream mais principalement dans des revues spécialisées. Varvoglis, actuel président de l’IMI, a même consacré sa thèse de psychologie expérimentale à une expérimentation originale en parapsychologie, et est largement reconnu par ses pairs qui l’ont même élu Président de la Parapsychological Association en 2001-2002. C’est donc une erreur supplémentaire lorsque Monvoisin avance qu’exceptés Coppens et Chauvin, « tous les autres sont médiatiquement présents largement au-delà de ce que leur contribution scientifique laisserait présumer ».

Eux ils croient, moi je ne crois pas

Pages 40 et 41, Monvoisin cite Truzzi, un sociologue ayant développé une zététique qui s’appliquait symétriquement aux assertions des tenants du paranormal qu’à celles de ces opposants. Truzzi avait mis à jour des mécanismes de pseudo-scepticisme, incluant « la négation pure et simple des faits qui a priori » dont Monvoisin constate qu’elle relève autant de l’acte de foi que la croyance inconditionnelle dans le phénomène considéré. Pourtant, il s’empresse ensuite de mettre dans le camp des croyants inconditionnels les membres de l’Institut Métapsychique International, fondation reconnue d’utilité publique depuis 1919 qui étudie scientifiquement les phénomènes paranormaux, et dont le site porte actuellement la devise : « Le paranormal : nous n’y croyons pas, nous l’étudions ». Il préfère la remplacer (note 44) par une phrase absurde : « Le paranormal : nous n’y croyions plus, nous avons la certitude et nous l’étudions », et cela en se basant sur une interprétation d’un ancien membre de l’IMI. Pourquoi refuser à l’IMI sa position de société savante, dont les membres ont des positions différentes sur différents phénomènes, et qui sont bien loin de la croyance inconditionnelle sans justification empirique ? C’est pourtant simple : Monvoisin prétend ensuite éviter l’écueil de se positionner uniquement en termes de « j’y crois/je n’ crois pas » pour avoir une démarche heuristique. Il se croit donc obligé de faire un procès d’intention à l’IMI pour gommer la proximité avec sa démarche.

Rhine est irrationnel

Les travaux de Rhine sont contestés de la même façon, sur la base d’un article du sceptique Michel Rouzé (1980), fondateur de la revue Sciences et Pseudo-Sciences, et qui fait de Rhine l’exemple d’une « étrange inhibition de l’esprit critique qu’entraîne l’attitude de vouloir croire ». Même si Rouzé reconnaît en Rhine un homme de laboratoire méticuleux, « rompu aux contre-épreuves et aux vérifications expérimentales », tout son crédit s’effondre parce qu’il aurait une certitude absolue et irrationnelle de la réalité du psi. L’argument de la croyance irrationnelle aurait alors plus de poids pour expliquer les résultats de Rhine qui ont pu emporté sa conviction. Et pour tout examen, Monvoisin se contente de ramener l’affaire de la jument « Lady Wonder », l’un des premiers travaux des Rhine en tant que psychologue et parapsychologue. Nous avons analysé ce travail sur notre site. On peut y voir que l’attitude de Rhine est loin d’être un fiasco ou une démarche irrationnelle. Il réalise 200 tests dans des conditions de contrôle progressives et obtient des résultats troublants, qu’il publie dans une revue mainstream de psychologie, concluant à l’hypothèse télépathique mais appelant à l’obtention de preuves plus « sécurisées ». D’autres chercheurs font ensuite des expériences avec Lady Wonder, et obtiennent des résultats variables. Rhine décide donc, la même année, de refaire 500 tests qui donneront des résultats non significatifs, ce qui amènera Rhine à publier encore une fois dans la même revue et à conclure que l’animal a perdu sa faculté télépathique, et qu’il faut faire de nouvelles études prudentes en conditions contrôlées avec des animaux ou des hommes. Monvoisin (p.196-197), à la suite de Broch (1985), Christopher (1970), Randi (1995) et Nickell (2002) continue à considérer ce premier travail de Rhine comme un « cas de fourvoiement », illustrateur de facettes de la zététique.

L’argument de pseudo-autorité

Mais ce type de démarche est plus fondamentale : elle cherche à critiquer l’argument de pseudo-autorité auquel font appel les parapsychologues. Plusieurs choses sont problématiques avec cette démarche :

  • Le « pedigree scientifique des pratiquants » (pour reprendre l’expression de Monvoisin, p.214-215) de la parapsychologie concernent-ils de véritables autorités scientifiques ou des pseudo-autorités ? D’après la liste très incomplète donnée par Alcock (1990, p.10-11 ; et reprise par Monvoisin, p.214-215), il s’agit de véritables autorités scientifiques. Pourquoi parler alors de pseudo-autorité ? Parce qu’ils ne sont pas compétents par rapport à la parapsychologie scientifique ?

  • On en vient subséquemment à cette question : ces scientifiques font-ils des apports au domaine, ou sont-ils simplement utilisés pour leur appétence au psi ? Pour la majorité, il s’agit de personnes qui collaborent aux domaines, réalisent des expériences et les publient, développant donc une vraie compétence. Avant donc d’être des arguments d’autorité jouant sur des idéalisations, ce sont des références empiriques qui sont impliquées. Pourquoi parler alors d’un simple « argument » ? Pourquoi mélanger, à la suite d’Alcock, « les grands noms qui adhèrent trop rapidement à l’hypothèse psi, surtout lorsque l’adhésion se fit sur les démonstrations du préstidigitateur-escroc Uri Geller » (Monvoisin ne cite d’ailleurs que John Taylor, Ph.D., Département de Mathématiques, King's College, Université de Londres) avec les personnes qui ont pu réalisées des expériences en conditions contrôlées, parfois avec des sujets aussi problématiques qu’Uri Geller ? D’une manière générale, on ne peut pas parler « d’adhésion trop rapide » si on ne montre pas le défaut des expérimentations publiées.

  • A partir de quel moment le fait qu’un nombre important de grands scientifiques et penseurs soutiennent la parapsychologie est-il l’expression d’autre chose qu’un argument de pseudo-autorité ? Ces chercheurs sont reconnus dans leur domaine, et leurs capacités d’observation et de rigueurs sont attestées. Bien évidemment, cela ne peut suffire, car tout le monde peut s’illusionner. Monvoisin pointe à juste titre (p.227) que « l’argument du gratin » (énoncé par Rémy Chauvin, en 1997, sous la forme : « Des hommes de sciences ne peuvent pas tous se tromper pendant des décennies ») a ses limites. Tout le monde peut évidemment se tromper, et même persévérer dans l’erreur. Sauf qu’ici, Chauvin s’identifie aux hommes de sciences qui font des expérimentations. S’il devient illégitime de fonder une connaissance sur l’appareillage scientifique déployée sur des décennies, cela revient à nier un des aspects essentiels de la science. En effet, si ces chercheurs suivent une démarche scientifique, qu’ils expérimentent et soumettent des faits à leurs pairs, ils placent alors la communauté scientifique dans un état de dissonance. L’histoire montre qu’ils sont souvent jugés en traîtres, en hérétiques. Le problème de l’argument de pseudo-autorité invoqué par Monvoisin est donc qu’il vient confondre un recours stérile à l’autorité et une procédure de légitimation scientifique, portée par une communauté de recherche dont plusieurs des membres sont inscrits au sein même de l’élite scientifique.

  • L’argument n’a d’ailleurs que peu de valeur lorsque l’on constate que les groupes sceptiques usent et abusent des arguments d’autorité, invoquant des prix Nobel qui seraient de leur côté bien que n’ayant jamais contribué à un travail critique. L’exemple du CSICOP est remarquable : les scientifiques du comité (dont les prix Nobel Francis Crick, Murray Gell-Mann, Leon Lederman, Glenn Seabord et Steven Weinberg) ne sont pas du tout ceux qui animent cette institution, mais ne servent que de cautions. Ils prêtent leurs noms à des campagnes mais commentent rarement en public les questions autour du paranormal. Quand ils le font, ils révèlent souvent une vaste ignorance. Monvoisin n’est pas sans ignorer que de tels recours à des pseudo-autorités ont également lieu en France, puisqu’il lui est arrivé de critiquer à plusieurs reprises le discours du prix Nobel Georges Charpak, qui a cautionné les ouvrages de son co-directeur Henri Broch.

Brian Josephson : exemple à méditer ?

Il est très étonnant de voir Monvoisin perpétuer un travail visant à décrédibiliser ceux qui ont pu apporter leurs contributions à la parapsychologie, plutôt que de critiquer leurs travaux. Ainsi, Brian Josephson est épinglé (p.214) pour avoir donner « une grande audience à son initiation avec Maharishi Mahesh, leader de la Méditation Transcendantale (MT) ». Certes, ce fait est exact, mais l’absence du contexte le transforme en un raccourci association un prix Nobel à une secte. En réalité, Josephson s’est intéressé à la pensée orientale, mais n’en fait pas une utilisation d’ordre spirituelle ou religieuse. Il l’intègre dans une réflexion sur la science et une approche holistique du langage (cf. par exemple : B. Josephson & D. Blair, A holistic approach to langage, 1982). Il n’est d’ailleurs pas le seul scientifique (et prix Nobel) à avoir assisté aux cours du fameux yogi. Depuis 1970, et donc avant son prix Nobel, Josephson a une pratique de méditation et de développement personnel. Peut-on discréditer son travail scientifique sur cette base ?

Monvoisin répondrait négativement à cette question, mais cela ne l’empêche pas de produire ce genre de raccourci. Le seul qui y réchappe est Yves Lignon, présenté comme un parapsychologue (p.216) bien que ses ouvrages soit surtout axés sur la vulgarisation. Monvoisin insiste pour que ne soit pas utilisé l’argumentum ad personam « s’attaquant à la personnalité de l’individu plutôt qu’à ce qu’il a réellement dit ou écrit », qui vient « discréditer a priori les faits allégués » (p.216). Il fera pourtant tout le contraire, s’évertuant à documenter la personnalité des chercheurs sans jamais en venir à ce qu’ils ont réellement fait. Après avoir lu les quelques exemples dont nous avons discutés, on ne pourra comprendre la facette Z placée à la fin de cette partie (p.216, « Les faits, rien que les faits, quelle que soit la personne qui les rapporte. ») que comme un autre exemple d’une didactique du « faites ce que je dis, pas ce que je fais. »

Le phénomène jaloux et l’effet expérimentateur psi

Monvoisin n’est pas plus capable de citer les études qui vont à l’encontre de sa thèse selon laquelle la parapsychologie se rapprocherait d’une pseudo-science. Il prête aux parapsychologues une hypothèse ad hoc « immatérielle » qu’il appelle, à la suite de Schaeffer (1998), le phénomène jaloux (c’est-à-dire le phénomène rétif à se produire devant n’importe qui). Il serait évidemment contestable de se réfugier derrière l’idée que les sceptiques produisent des « ondes négatives » qui font échouer les tests scientifiques de phénomènes paranormaux à proximité. Mais quel parapsychologue défend cette idée ? Devant l’absence de référence, nous sommes obligés de contester l’affirmation de Monvoisin : les parapsychogues, depuis les travaux de la psychologue Gertrude Schmeidler sur l’effet « mouton-chèvre » en 1943, ont mis en évidence que l’attente croyante du sujet et de l’expérimentateur était corrélée avec la taille de l’effet psi. Cet effet est tellement stable qu’une méta-analyse pour 73 études à choix forcées réalisées par 37 chercheurs différents de 1947 à 1993 produisit une valeur de z astronomique de 8,17 (p=1.33 x 10^-16) (Lawrence, T. R. (1993), Gathering in the sheep and goats. A meta-analysis of forced choice sheep-goat ESP studies 1947-1993. Presented Paper. Proceedings of the 36th Annual Convention of the Parapsychological Association, 75-86.). Et pourtant, même devant cette corrélation significative, les parapsychologues ne développent pas l’hypothèse ad hoc d’ondes négatives sceptiques agissant de façon proximale.
Mais Monvoisin n’en reste pas là, et il frôle une des questions épistémologiques que se sont posés les parapsychologues : « qu’en serait-il des mesures si l’objet à étudier était justement capable de déformer les mesures ? » (p.92). Il s’embrouille néanmoins très vite puisqu’il ne peut accepter des moyens d’actions sur des mesures qui ne seraient pas mesurables. Cette interprétation est tout à fait paradoxale et erronée. Le « psi missing » est une taille d’effet significative (le score z est significativement négatif au lieu d’être significativement positif, autrement dit, un nombre d’erreurs significativement trop important pour être dû au hasard). Son observation passe par les mêmes outils de mesure que le « psi hitting », et il n’est nul besoin d’invoquer un phénomène sournois car non-mesurable. Il est néanmoins important de souligner que la mise en évidence du « psi-missing » s’est fait de manière prédictive (d’abord par Schmeidler) et non rétrodictive (même si Rhine a proposé que l’on teste cette hypothèse à partir de la lecture de ses propres données). Comme nous l’avons déjà indiqué, avant que de propager l’idée que le psi-missing est l’exemple même d’une explication ad hoc des parapsychologues, il serait bon de vérifier si c’est le cas dans la littérature. Nous conseillons par exemple : Rhine, J. B. The problem of psi-missing. Journal of Parapsychology, 1952, 16, 90-129 ; Rhine, J. B. Psi-missing re-examined. Journal of Parapsychology, 1969, 33, 1-38. (Consultable sur Lexcsien).

Monvoisin pense également que ce que les parapsychologues appellent l’effet expérimentateur « ressemble étrangement à une hypothèse ad hoc non testable » (note 222, p.211). Cela est incorrect pour deux raisons : premièrement, parce que les parapsychologues différencient l’effet expérimentateur mis en évidence par Rosenthal dans les études en simple aveugle, et l’effet expérimentateur psi qui pose problème même dans les situations de double et triple aveugle. Deuxièmement, parce que les parapsychologues en parlent après en avoir fait une étude expérimentale. Monvoisin cite de façon erronée Wiseman & Schlitz (1997, Experimenter effects and the remote detection of staring, Journal of Parapsychology, 61(3), pp.197-207). Cette publication fait partie d’une série d’expériences où un même protocole est administré par une parapsychologue et par un sceptique, avec un pool de sujets similaires. Cette expérience de 1997 montre que les résultats obtenus par la parapsychologue Marylin Schlitz sont significatifs et favorables à l’hypothèse psi, alors que le sceptique Richard Wiseman obtient des résultats conformes au hasard. Cette expérience est déjà une réplication d’expériences antérieures ayant conduit au même constat. (Pour une revue de l’ensemble de ces expériences, cliquez ici) On peut donc logiquement se demander si Monvoisin a lu l’article cité, publié dans une revue de parapsychologie, puisqu’il contredit entièrement son propos au lieu de l’étayer.

La causalité rétro-active

Un autre exemple de méconnaissance de la parapsychologie passe par la critique de la notion de causalité rétro-active (p.92), forme de causalité que pourrait prendre le psi. Les physiciens Mattuck et Costa de Beauregard en avaient discuté à l’aune d’un rapprochement entre parapsychologues et théoriciens de la physique quantique (1979). La critique de Monvoisin consiste simplement à rapporter, et à partager, l’incrédulité de Pracontal (2001) devant cette hypothèse. Cette position est intenable sur le plan scientifique : l’incrédulité, ainsi exprimée, n’est qu’une forme de crédulité. Alors que de nombreuses expériences, d’abord aux USA par Schmidt suite aux propositions de l’ingénieur français Pierre Janin, ont montré qu’il était possible d’étudier une forme de psychokinèse dans le passé. On peut encore critiquer les résultats de ces expériences, mais se contenter de faire croire qu’une position d’incrédulité va de soi est une erreur. En juin 2006, à San Diego, un congrès de l’American Association for Advancement of Science a convié des physiciens et une dizaine de chercheurs en parapsychologie à discuter de la rétro-causalité. En effet, sur cette question, et c’est là une bonne exemple de compatibilité des données de la parapsychologie avec celles d’autres disciplines, physiciens et parapsychologues se rejoignaient, au moins sur le plan théorique, pour admettre la possibilité d’une telle action (Sheehan, 2006).

Targ & Puthoff dans Nature

Page 211, Monvoisin cite comme exemple de publication insuffisamment sérieuse celle de Targ & Puthoff dans Nature. L’Observatoire Zététique ayant produit un argumentaire conséquent sur cette question, nous y répondrons prochainement en détail.

La critique de Backster

Dans le même genre, Monvoisin répète ce que Broch dit des travaux de Cleve Backster (International Journal of Parapsychology, 1968) sur la sensibilité des plantes (p.203). Broch parle d’une publication de mauvaise qualité qui ne serait que le compte-rendu d’un reportage, alors que l’article se présente comme une véritable expérience conduite sur trois ans (Monvoisin cite d’ailleurs un travail de Géraldine Fabre qui reprend l’essentiel de ces expériences). Monvoisin se contente de rappeler qu’une reproduction de cette expérience publiée dans Science fut un échec, ce qui ne peut être suffisant pour parler d’un artefact. Ce sont les différentes critiques méthodologiques rappelées par Géraldine Fabre qui permettraient de conclure dans ce sens. Quand il aborde de tels travaux publiés dans des revues de parapsychologie, Monvoisin ne propose pas d’exposés complets et des arguments vraiment valables, alors qu’ils sont pourtant à portée de main. Le fait que ces travaux rejoignent un folklore préexistant et persistant doit être mis de côté pour l’analyse scientifique de ces expériences.

Un Suisse a dit…

Certaines remarques sur la parapsychologie n’ont tout simplement pas leur place dans une thèse : lorsque Monvoisin dit illustrer « l’effet Pangloss version flèche dans l’eau » (p.260) à partir d’une conférence sur la parapsychologie en Suisse en 2005, et qu’il ne donne aucun moyen de savoir de quelle conférence il s’agit et de quel conférencier, l’exemple devient tout à fait factice. En absence de références précises, mieux vaudrait s’abstenir.

Recouvrement entre zététique, science et parapsychologie

Les nombreuses erreurs de Monvoisin sur la parapsychologie n’enlèvent pas tout l’intérêt de son propos, mais elles ne sont pas anodines. La zététique appliquée par Monvoisin se révèle insuffisante pour convaincre de la pseudo-scientificité de la parapsychologie, et montre plutôt un manque d’esprit d’auto-critique et de vérifications des sources. A aucun moment les thèses pseudoscientifiques de la parapsychologie ne sont développées « complètement », puis soumises à l’analyse critique, comme le propose la zététique d’Henri Broch (p.33), mais ce dernier n’a pas lui-même réalisé méthodiquement cette démarche.
Or, la parapsychologie n’est pas juste une des disciplines du champ du paranormal. Monvoisin superpose zététique et démarche scientifique appliquée aux phénomènes dits paranormaux (p.26), comme le font également les parapsychologues. Il superpose aussi les objets d’étude, en reprenant (p.72) la distinction de Doury (1997) sur les deux catégories de phénomènes prétendus paranormaux : le paranormal exogène et le paranormal endogène, ce qui est tout à fait comparable aux catégories utilisées par Mario Varvoglis de « psi projectif » et « psi réceptif ».

Néanmoins, Varvoglis ne fait pas le même rapprochement de Doury (cité p.72) entre « témoignages » et « comptes-rendus expérimentaux », qui ne seraient que des « récits » posant la question controversée de l’existence de phénomènes paranormaux. Si, dans le champ du paranormal, l’assertion discutée est de savoir si « ça existe » ou pas (p.72), alors c’est la même question que dans n’importe quel domaine scientifique. Et pour répondre à cette question, la démarche parapsychologique et zététique sont tout à fait similaires. Il est donc tout à fait problématique pour une zététique didactique de méconnaître les recherches en parapsychologie, de même que, inversement, il est justement affirmé qu’une parapsychologie académique ne peut se passer de la zététique (p.68).

 

Des lacunes dans l’épistémologie des pseudosciences

La didactique prônée par Monvoisin s’insère dans un cadre épistémologique délicat : l’opposition sciences/pseudo-sciences. Comme il le reconnaît (p.34) : « les épistémologues ayant toujours eu grand mal à définir ce qu’est la science, définir ce qu’est une pseudoscience et, à plus forte raison, décrire les fondamentaux épistémologiques d’une lecture critique de ces pseudosciences pourrait laisser croire qu’elle dépend du positionnement de départ de celui qui parle. » Il y a donc un vrai problème de définition, mais surtout de détermination des critères opposables permettant de différencier entre sciences et pseudo-sciences. La majorité des épistémologues ont abandonné depuis quelques décennies cette recherche de critères différentiels, consentant à un certain relativisme en ce qu’on ne peut définir absolument la scientificité (cf. Chalmers, 1987 ; Barberousse & Ludwig, 1999). Les listes de critères qui ont pu être dressées se sont révélées insuffisantes, en ce qu’elles ne permettaient pas d’éviter les deux erreurs de tout processus de différenciation :

- erreur type 1 : considérer comme pseudo-scientifique ce qui serait propre à la découverte scientifique (« Jeter le bébé avec l’eau du bain »)

- erreur type 2 : ne pas réussir à distinguer une pseudo-science d’une discipline scientifique (« indifférenciation »)

Ces deux erreurs sont véritablement problématiques, du simple fait que l’histoire des sciences est minée de cas où un jugement tranché « au nom de la Science » (ou de la Raison, etc.) a conduit à une erreur de type 1 (voir l’exemple des ultrasons chez les chauves-souris, dont les preuves furent d’abord rejetées, détaillé dans cet article de Guy Lyon Playfair). Les voies de la science semblent multiples, et c’est aussi pour cela qu’il y a plusieurs disciplines scientifiques avec des méthodologies propres.

Un apriorisme sophistiqué

Cette complexité ne semble pas prise en compte par Monvoisin, qui réduit la logique de la découverte scientifique à un processus où il suffit de remplir des cases comme dans une grille de mots croisés (Haack, 2003). Ce principe est illustré par le tableau de la classification périodique des éléments, dont l’esthétique ordonnancement est un exemple fort appuyant la thèse d’un réalisme. Mais cela ne reste qu’un exemple, et il n’est pas exclu qu’ils subissent les mêmes biais que d’autres connaissances scientifiques, à savoir a) l’illusion rétrospective b) et la reconstruction historique. Les historiens des sciences et de nombreux épistémologues parviennent à documenter les difficiles processus qui conduisent à la découverte scientifique, l’ingéniosité des moyens et les aléas de la recherche. Ils découvrent ainsi des cas qui contredisent la thèse unique de la « grille de mots croisés », selon laquelle les découvertes ne sont font que dans des directions de recherche prédéfinies : il y a aussi de l’imprévu, qui doit parfois attendre longtemps avant d’être reconnu. Si bien que prétendre que le savoir est préstructuré permet seulement de dire d’une manière sophistiquée que la psychokinèse ne peut pas exister parce qu’elle tombe dans les critères « d’isolement » et « d’incommensurabilité » (p.83).

Derrière cette vision de la science comme « une grille de mots croisés » qu’affectionne Monvoisin se cache une épistémologie naïve de l’apriorisme. Cela revient à appliquer le déterminisme laplacien, si suranné depuis la thermodynamique, la mécanique statistique et la mécanique quantique, à la découverte scientifique elle-même. La démonstration de cet apriorisme est faite par Monvoisin : il n’arrive pas à dégager un critère ou une liste de critères testables qui permettraient de différencier sciences et pseudo-sciences.

Curseur Vraisemblance de Broch

(p.85) : les phénomènes étudiés par les pseudo-sciences ne sont pas vraisemblables. Monvoisin précise qu’il y a risque de déformation culturelle, la « vraisemblance » ne devenant relative qu’à une culture « non éclairée par l’information contradictoire qui se rapproche dangereusement du préjugé ». Il prétend donc que, pour bien placer le Curseur Vraisemblance, il faut se poser à la position rationnelle de celui qui évalue « "en connaissance de cause", c’est-à-dire avec toutes les connaissances attenantes nécessaires pour juger » (p.85). Il faudrait donc une érudition totale, laplacienne, pour placer avec certitude le Curseur Vraisemblance. Monvoisin nous a montré que ce n’était pas son cas, et on n’imagine mal un savant mis à cette place aujourd’hui, à l’heure où le savoir est affaire de spécialistes. Ce critère est donc insuffisant.

Parcimonie des hypothèses: De ce critère insuffisant en découle un autre, celui de la parcimonie des hypothèses. Il s’agit de « trier rationnellement entre un scénario saugrenu et une hypothèse recevable » (p.96). Mais il faut de nouveau occuper la position d’une Raison absolue omnisciente, et ne laisser aucune place à la découverte incongrue.

Critère de la proportionnalité du poids de la preuve

 (p.87-89) : Monvoisin s’approprie la maxime selon laquelle « des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires », et en fait l’historique jusqu’à Hume. Il ne mentionne qu’une seule critique de ce principe, mais qui nous semble décisive (p.89) : « Ce point de méthodologie soulève bien des débats dans les milieux sceptiques, dans la mesure où
l’"extraordinarité" d’une allégation est difficile à évaluer, et où l’"extraordinarité" d’une preuve peut être discutée (d’une manière probabiliste) : W. C Harvey (2005), répondant à Pigliucci, pointe du doigt le fait que la fusion froide par exemple, ne nécessite pour exister qu’une bonne preuve thermodynamique qui n’a rien d’extraordinaire. La méprise relève ici de l’effet paillasson : la preuve n’a besoin d’être extraordinaire qu’au sens de rigueur maximale. » Ainsi, la notion d’« extraordinarité » n’a aucun fondement scientifique, mais relève d’un relativisme culturel ou d’une pondération probabiliste personnelle. Si Monvoisin conclut qu’elle peut se réduire, par un « effet paillasson », à la question de la « rigueur maximale », et qu’elle n’a donc rien à voir avec des attentes en termes de taille d’effet au-delà des normes courantes, alors cela peut montrer que l’usage qui est fait de cette maxime par les sceptiques est souvent erronée. Et, s’il s’agit seulement de « rigueur maximale » (et que la notion de « maximale » ne fait pas que reproduire le relativisme précédent), alors le problème n’est pas du tout spécifique aux allégations extraordinaires : il n’y a aucune raison scientifique d’accepter une preuve – quel que soit le phénomène – obtenue avec une rigueur moyenne ou médiocre.

Critère du « small effect »

(p.96-97) : le prix Nobel Langmuir, dans son travail sur la « science pathologique » donne plusieurs critères de distinction inefficaces, dont celui de « l’effet ténu à faible significativité ». Si un phénomène étudié n’est pas frappant, alors la science qui l’étudie est pathologique. Monvoisin note bien que cela pathologiserait la physique des hautes énergies qui montre aussi des phénomènes ténus mais détectables. Le critère est donc réorienté par Monvoisin (p.97) : « Ce n’est donc pas le ténu d’un phénomène qui doit être évalué, mais le décalage entre ce ténu et la largeur du champ phénoménologique prétendument couvert. » Cela est tout de même problématique (au sens d’un fort risque d’erreur de type 2) dans le sens où les conditions artificielles du laboratoire ne permettent pas toujours de reproduire le milieu complexe où ont d’abord lieu des effets naturels, d’autant plus lorsqu’ils sont spontanés, ce qui est particulièrement le cas dans les sciences sociales et psychologiques.

Critère de l’irréfutabilité

(p.103) : le critère de Karl Popper a été largement critiqué car, bien qu’il se révèle utile contre les systèmes de pensée comme le Marxisme ou la psychanalyse freudienne, il implique des erreurs de type 2 pour de nombreux champs classés du côté « scientifique ». Monvoisin l’exprime dans une affirmation auto-destructrice (p.103) : « L’irréfutabilité des pseudosciences fut le premier critère (non suffisant) de démarcation science / pseudoscience. »

Critère des hypothèses ad hoc

Langmuir considérait comme pathologique le fait de produire des hypothèses après avoir observé un phénomène, car cela laissait place à des fantaisies imaginaires ressemblant à des excuses, et non à une démarche théorique prédictive. Néanmoins, comme le conçoit Monvoisin à propos des critères de Langmuir en général (p.90, et note 94 p.90) : « Ces critères sont désormais connus comme insuffisants. Rhodes a montré par exemple que les critères de Langmuir auraient tout à fait correspondu à la découverte des prions par Prusiner. Voir Rhodes (1997), p. 54. »

Critère de la stagnation théorique et de l’enfermement dogmatique

(p.104) : Monvoisin décrit ce critère comme probablement le plus important, bien qu’à retardement : « une pseudoscience se distingue d’une science par le fait qu’elle a tendance à rester immuable dans le temps, ses défenseurs ne fournissant pas d’évolution et se drapant dans un traditionalisme (voir 4.3.3 L’argument d’historicité – éloge de l’ancienneté) déférent vis-à-vis du ou des fondateurs. Pis, elle présente une absence de correction interne (lack of self correction) : un signe de pseudoscience est la non prise en compte des contradictions ou des faits allant son encontre, à l’image de la résistance intellectuelle aux idées contraires chez un individu. » Cela semble être effectivement une caractéristique décelable dans certains domaines comme l’astrologie. Mais est-ce vraiment spécifique ? L’épistémologue Imre Lakatos a montré que non. Il a souligné que, le plus souvent, face à un résultat qui remet en cause leurs conjectures, les scientifiques commencent par développer des stratégies immunisatrices. Le dogmatisme serait donc une caractéristique intrinsèque des systèmes scientifiques : ceux-ci seraient divisés en un noyau dur (une tradition intouchable) et une ceinture protectrice d’hypothèses auxiliaires. Seules ces dernières seraient soumises à réfutation. La capacité d’un programme de recherche à être progressif (générateur de connaissances nouvelles, capable de prédire des faits inédits et d'absorber les anomalies, gagnant en influence) ou régressif (devenu incapable de prédire des faits inédits, perdant de l'influence et des adeptes parmi les scientifiques) ne se superpose pas à la capacité de « scientificité » de ces programmes. Tout ce qui est apparemment pseudo-scientifique n’est pas régressif (erreur de type 1) et tout ce qui est apparemment scientifique n’est pas progressif (erreur de type 2).

La parapsychologie : une pseudoscience ?

Devant l’insuffisance de ces critères de démarcation pris un à un, Monvoisin propose (p.96) de réunir un faisceau de critères, la plupart se recoupant et pouvant se ramener à deux choses :

- L’absence d’une démarche empiriste auto-correctrice (incluant présentation des résultats aux pairs, reproduction, réfutation).

- L’absence d’une démarche théorique prédictive (excluant des appels à l’ignorance, des hypothèses ad hoc et un manque de parcimonie des hypothèses).

Monvoisin ajoute également la façade médiatique et mercantile des « découvertes qui dérangent » (p.96), mais ce n’est pas vraiment spécifique, comme il le constate lui-même à propos d’allégations sur les nouvelles découvertes en physique. On peut donc se contenter d’examiner ces deux critères de distinction, en prenant l’exemple de la parapsychologie. N’y a-t-il pas une démarche empiriste auto-correctrice et une démarche théorique prédictive en parapsychologie ? On ne trouve à aucun moment, dans cette thèse, la démonstration du contraire. Il n’y a aucune référence à des travaux qui montreraient que la parapsychologie se comporte comme une pseudo-science, seulement une multiplication d’allégations dont aucune n’est vérifiée et qui se rapprochent de « l’effet Cerceau ».

L’alternative des parasciences

Néanmoins, il serait faux de conclure que cela fait de la parapsychologie une science. D’autres alternatives sont possibles : le sociologue sceptique Marcello Truzzi en parlait comme d’une proto-science ; le sociologue des sciences Pierre Lagrange en parle comme d’une parascience. Mais Monvoisin refuse ces alternatives qui lui seraient pourtant utiles (p.81). Il refuse ce relativisme minimal des épistémologues concédé devant l’impossibilité de définir dans l’absolu ce qui est science et ce qui ne l’est pas. Il rejette donc une conception « statistique » de la science, comme celle portée par la notion de « parascience », alors que celle-ci est plus à même de ne pas tomber dans les travers des erreurs de type 1 et 2. Parler de parascience, et non uniquement d’une opposition science/pseudoscience, est plus conforme à la pensée zététique car cela implique de ne pas faire l’économie de l’examen, d’admettre que de véritables phénomènes scientifiques peuvent être produits ailleurs que dans le champ traditionnel. Dès lors que d’apparentes anomalies sont étudiées avec suffisamment de scientificité, le zététicien devient un anomaliste, puisque son objectif est avant tout l’exploration scientifique.

Tandis que Monvoisin plaide pour un monisme de la science, ne souffrant pas de « science parallèle », de pluralité des épistémologies et des rationalités (p.81). Son travail sur l’esprit critique lui donne raison, car de nombreux effets de la zététique sont des propositions logiques universelles. Mais cette universalité est à double tranchant : l’esprit critique peut s’appliquer à toutes les revendications, scientifiques, pseudo-scientifiques et aux revendications intermédiaires (sceptiques et anomalistiques). L’association entre zététique et critique des pseudo-sciences est plutôt un mariage arrangé, et d’ailleurs Monvoisin montre bien que la zététique s’applique également au discours de vulgarisation scientifique. A quelques rares moments, il emploie même cet esprit critique face à des assertions sceptiques ou scientifiques. Nous nous trouvons effectivement dans une situation générale : le schéma de la pseudo-science décrit par Monvoisin (p.81) est en fait celui de la pseudo-scientificité, soit un processus dynamique partant d’une revendication et suivi par un examen qui montre si sa portée est universalisable. Et il est possible, dans ce cadre, qu’une revendication concernant la façon même de concevoir la science soit évaluée et conduise à des réaménagements. L’histoire des sciences compte plusieurs événements de ce genre, semblant montrer que la science évolue, dans ses parties comme en tant que tout.

On regrettera que les critères de démarcation utilisés par Monvoisin ne soient pas issus des recherches épistémologiques (surtout anglo-saxonnes), mais directement des ouvrages sceptiques (p.81). Leur validité et leur fiabilité n’a donc pas fait l’objet d’examens, et ils se prêtent plus à l’illustration choisie qu’au test, contrairement à ceux sélectionnés par Marie-Catherine Mousseau, qui ont pu être appliqués dans une comparaison entre des revues de parapsychologie et des revues mainstream. Elle a pu conclure que les revues de parapsychologie respectent au moins autant les standards de publication scientifique que les autres revues (Science, recherches sur le paranormal et croyances irrationnelles : quel est le lien ? Mémoire de Master de Communication Scientifique, Université de Dublin, 2002). Mousseau remarque d’ailleurs que (p.57) : « Les scientifiques usent beaucoup de critères épistémologiques pour reléguer la parapsychologie dans le domaine des pseudosciences. Ce ne sont en fait que des outils rhétoriques, qui sont difficilement applicables, même à leurs propres travaux. » Le même problème se pose ici.

Militance et éducation

Monvoisin nous livre dans sa thèse quelques informations sur son adolescence, baignée dans le monde du « paranormal », adhérant à toutes les gnoses et spiritualismes chamaniques, explorant les capacités extra-sensorielles et les dons d’auto-guérison, lisant Koestler, Castaneda, Coehlo, La gnose de Princeton de Raymond Ruyer… (p.14, p.326-327). De cet intérêt juvénile, nous pourrions inférer un intérêt actuel anaclitique, à partir des nombreux exemples que le scepticisme militant nous a déjà donnés (Broch, Deguillaume… pour une analyse d’un tel revirement, voir notre article). Mais cette inférence ne serait au final qu’une interprétation. Nous préférons donc situer dans le texte les passages qui marquent un certain militantisme de son auteur.

La zététique apolitique

Tout d’abord, nous nous accordons avec Monvoisin pour rendre la zététique a-politique (p.70) : « La zététique promouvant une démarche critique d’investigation scientifique rigoureuse, il est quasiment impossible d’en détourner politiquement le propos ni le ton, à moins que ses praticiens ne se prêtent au jeu des médias. La méthode zététique matérialiste sceptique est, à cause de la clarté de ses critères de scientificité, son ontologie et son épistémologie claires, très peu malléable et offre au champ du ‘paranormal’ une stabilité qu’il n’avait pas. Sociologiquement, la zététique et son cadre philosophique sont une garantie intéressante d’une « apolitisation », au sens de Bourdieu, du champ de ‘paranormal’. » Toutefois, il peut y avoir des actions de militantisme au-delà même d’une politique explicite. La thèse de Monvoisin nous semblent d’ailleurs reposer sur plusieurs thèses implicites qui peuvent légitimement être interrogées par rapport au cadre éducatif dans lequel elles se déploient :

La thèse de l’opposition Matérialisme-POMO

La première thèse est une opposition de cadres philosophico-épistémologique (l’expression est donnée p.33). Monvoisin instaure une dichotomie entre sa vision d’une zététique matérialiste (la doctrine matérialiste étant exposée brièvement p.49-51 ; cela ne l’empêche pas de se revendiquer également d’un socioconstructivisme cognitif, p.31) et le problème du post-modernisme (rebaptisé POMO). Cette opposition se déroule sur deux niveaux qui sont souvent confondus : le premier est sur le plan épistémologique, où Monvoisin critique ce qu’il rattache au POMO et qui tend à faire s’écrouler le fragile faisceau de critères démarquant sciences et pseudo-sciences (p.76) ; le second est sur le plan métaphysique, où Monvoisin réalise sa profession de foi tout en attribuant au matérialisme la qualité d’être « un rempart efficace aux intrusions spiritualistes » (p.59) bien qu’il admette que « le niveau de connaissances nécessaire pour en critiquer les fondements est élevé, voire très élevé. » (p.59) Adhérer à cette théorie alors qu’elle paraît difficile à remettre en cause revient vite à faire un usage défensif du matérialisme, et le champ lexical de la guerre est d’ailleurs prégnant dans cette thèse. Par exemple, Monvoisin se rapproche de Baillargeon et de son Manuel d’Autodéfense Intellectuelle, et associe la critique de certains intellectuels, « l’attaque » pseudoscientifique et ses conséquences « tragiques » : « Nous disons que les discours relativistes maffesoliens ne sont pas dangereux per se, mais tout comme certaines activités du corps, abaissent les défenses et désarment l’individu face aux sollicitations pseudoscientifiques. Comment, lorsque de grands noms universitaires comme Maffesoli ou Lenoir incrustent l’irrationnel, lorsque Prigogine vante le changement de paradigme prochain et la fin des certitudes, lorsque Stengers piétine la science et lui dénie toute spécificité vis-à-vis des méthodes intuitives, des transes chamaniques, comment expliquer ensuite leur erreur aux individus qui se commettent, commettent leur santé ou celle de leur famille et corrodent leur compte bancaire en souscrivant à des pseudosciences ou des pseudomédecines ? On se retrouve dans un cas de figure très proche des injonctions papales à l’abstinence plutôt qu’à la contraception : l’injonction est assez mal justifiée, et les conséquences sur la population sont tragiques. » (p.129) Ne quitte-t-on pas ici le champ de la science pour celui de la militance sociale ?

Le vocabulaire assez imagé est monnaie courante dans les ouvrages qui servent de références à ce discours : la science y est une forteresse attaquée de toute part par des intrusions spiritualistes, quelques brèches ont été ouvertes (les fameux « Interstices Pseudo-Scientifiques », ou Ips), et il s’agit de les refermer pour d’obscures visées morales. On peut comprendre que Monvoisin côtoie les nombreux abusés du charlatanisme pseudo-parapsychologique, qu’il ait lui-même baigné dans un paranormal pour adolescent, mais ce discours personnel et victimaire n’a pas sa place dans une thèse de didactique des disciplines scientifiques. Comme la discussion scientifique n’est pas close, une telle attitude conduit trop souvent à conspuer les contradicteurs potentiels, à les pathologiser, à les ridiculiser, à préjuger de leurs intentions. Ce militantisme est une sortie de route par rapport à la possibilité d’un dialogue entre scientifiques.

Ainsi, il y a rupture du dialogue avec les « relativistes post-modernes » : leurs arguments ne sont pas discutés, mais on dénonce par exemple le fait que Stengers ait participé à un colloque où s’exprimait, outre le philosophe et sociologue Méheust, la voyante Maud Kristen et la représentante du mouvement de néo-sorcellerie Starhawk. Qu’ont-ils dit ou qu’ont-ils fait ? On ne sait pas. Pour Monvoisin, ils viennent simplement justifier que l’on agite une bannière unique dans le combat contre « relativisme cognitif – métapsychique – voyance – pseudo-féminisme essentialiste – mysticisme New Age » (p.57). Le dénigrement frise le ridicule lorsque Monvoisin « fait la moue » dès lors qu’il doit utiliser la notion de « concept nomade » d’Isabelle Stengers (note 146 p.154, et p.155). Inutile de rappeler la facette Z de la page 216.

La thèse de la prophylaxie des pseudosciences par la critique des couvertures de magazine

La seconde thèse est l’hypothèse de travail, énoncée comme une critique de la vulgarisation scientifique faisant office de critique des pseudosciences (p.129) : « L’objectif, rappelons-le, n’est pas de conspuer la vulgarisation scientifique, ni d’édicter des règles d’orthodoxie de transmission de l’information. Il est de sortir de la critique frontale des pseudosciences, et de remonter à leurs sources, dont l’une est cette transposition plus démagogique que didactique. Nous aimerions que tout individu souhaitant prendre de l’information scientifique puisse le faire en connaissance de cause. » Faire de la vulgarisation scientifique une des sources des pseudosciences est une idée étonnante ; plus étonnant encore est le choix de sortir de la « critique frontale des pseudosciences », comme si le tour de la question avait été fait, et alors même que Monvoisin reconnaît aux pseudosciences un développement argumentaire rationnel (p.320). Comment la prophylaxie des pseudosciences peut-elle se faire autrement qu’en examinant leurs revendications ? C’est tout le défi relevé par Monvoisin.
L’hypothèse de travail se décline en deux temps :

  • Hypothèse n°1 : Les processus de fabrication de l’information scientifique médiatique sont poreux, piqués d’Interstices      Pseudoscientifiques (Ips) qui sont autant de brèches pour des postures non scientifiques.

  • Hypothèse n°2 : Utiliser ces Ips et leur critique permet de développer une pédagogie zététique et la fabrication chez l’étudiant d’une autodéfense intellectuelle sceptique.

Ce qu’il y a de surprenant avec la première hypothèse, c’est que la fabrication de l’information scientifique a toujours été une forme de travestissement, avec une argumentation beaucoup moins efficace que l’original. N’est-il évident d’y trouver quelques lacunes ? D’autant plus que Monvoisin ne travaille pas systématiquement à partir des œuvres de vulgarisation, mais surtout à partir des maquettes des magazines populaires. Là encore, le travail du maquettiste ne s’éloigne-t-il pas forcément de l’argumentation scientifique ? N’y a-t-il pas un risque d’aller « contre la culture », de critiquer le recours mercantile au spectaculaire et au mélange des genres, alors que ce n’est l’expression locale du marché ? C’est surtout qu’il est difficile d’imaginer un lien ténu entre les impératifs qui guident le travail du maquettiste et les intrusions pseudoscientifiques.

Plus surprenant encore est ce que Monvoisin propose en remplacement, en termes de zététique didactique. Il souhaite rétablir un langage monosémantique et véritablement scientifique (p.136), sans les différentes variantes des effets paillasson et autres effets Z. Mais qu’est-ce au fait que ces effets Z ? Ce sont des formes de raisonnement échues de la psychologie, de la logique ou de la linguistique, mais détournées de leur milieu initial dans une visée d’enseignement. Ainsi, au lieu de parler de « métonymie », Monvoisin utilise, à la suite de Broch, l’expression d’ « effet paillasson », censée être « plus facile à retenir » (p.137), bien qu’elle conduit inexorablement ce concept linguistique vers un sens métaphorique non maîtrisé. Il en va de même pour la « tautologie », devenant « effet Cerceau », la « fausse causalité » changée en « effet Atchoum », « l’effet expérimentateur psi » devient « le phénomène jaloux », etc.

C’est là un paradoxe de cette thèse : comme le maquettiste ou le vulgarisateur scientifique, le zététicien affronte le problème de la transmission de l’information. Et comme eux, il constate que (p.319) : « l’efficacité de la pédagogie zététique est d’autant accrue qu’elle utilise : des images simples et marquantes pour les esprits, une terminologie mnémotechnique permettant de repérer puis de nommer un sophisme ou un biais de raisonnement lorsqu’il est rencontré, et surtout des objets d’études qui captivent tant par leur caractère fantasmatique que par le fait que les connaissances mises en jeu peuvent aisément sortir du cadre enseignemental. Il est utile pour le réinvestissement des connaissances des étudiants que de leur offrir du matériau quotidien à discuter hors-classe, des thèmes "extra-ordinaires" à se mettre sous la dent en famille, ce que tous les objets d’enseignement ne permettent pas facilement. » Ainsi, l’efficacité de la zététique passe par le spectaculaire de son enrobage, la même chose que Monvoisin critique de la part de magazines comme Science & Vie. Or, il n’ignore pas que ce qui pousse à ce travestissement de l’information scientifique tient pour une part à des enjeux commerciaux, mais aussi à des enjeux politiques, métaphysiques et idéologiques (p.320). La vulgarisation est certes un « ventre mou » (p.320) de la science, mais l’information scientifique est devenue un outil idéologique très puissant.

Or, nous avons pu voir que la zététique didactique développait également un nouveau vocabulaire, déformant des concepts scientifiques ; des scénarios imaginaires transmis d’auteur en auteur à la manière des mythes (cf. tout ce que Monvoisin répète sans examiner) ; que les exemples sont choisis en particulier dans « le paranormal comme support pédagogique », alors que l’esprit critique s’applique partout. Si bien que la zététique peut aussi se concevoir comme une marchandise, dans un monde où connaissances et croyances sont des produits (selon une métaphore de travail du sociologue Gérald Bronner, 2003). On aurait apprécié une dose de réflexivité du travail critique, une analyse de la manufacture de la pensée zététique qui semble pouvoir se permettre tout ce qu’elle reproche aux autres. Imaginons par exemple que, dans la citation suivante, Monvoisin parle en fait de la zététique didactique (p.268) : « Si scénariser la science, par le caractère affectivement stimulant, facilite beaucoup l’appropriation des faits présentés, cela contribue aussi à ancrer les misconceptions, voire à dévoyer l’entreprise d’éducation scientifique (figure 100). Les scénarios développés sont, contre toute attente, très souvent les mêmes pour un champ de connaissance donné, et "figent" les objets (trou noir = ogre tapi dans l’ombre, par exemple). Outre le problème des déviations pseudoscientifiques que nous allons aborder ci-dessous, la régularité scénaristique que nous avons découverte pose le problème du stéréotypage et de la fabrication des préjugés sur la science et son épistémologie. » Cela semble fonctionner, d’autant plus après la manne de « misconceptions » de la parapsychologie décelées dans ce travail.

Monvoisin se dédouane tout seul du fait de n’avoir étudié que la surface des choses, à savoir les couvertures des magazines (p.322) : « Bien sûr, il aurait été instructif de multiplier les comparaisons entre la tenue du traitement d’une information sur la couverture puis dans l’article, mais ce n’est pas exactement ce que nous cherchions : plutôt que de désigner d’éventuels coupables, nous avons voulu nous situer exactement à l’interface entre l’individu consommateur et la "surface" de l’information telle qu’elle est proposée. En cela, la couverture est le phénomène principal, puisque c’est elle qui séduit, encourage ou rebute. Elle est construite pour coller au goût, pour servir de publicité. » On peut penser que c’est accorder beaucoup d’importance à la forme et bien peu au fond, de présumer de beaucoup ce qui décide le lecteur d’acheter un magazine, mais un publiciste pourrait réussir à nous convaincre du contraire. D’une certaine façon, le problème de la médiatisation de l’information scientifique discutée dans l’hypothèse n°1 est le même problème que celui de l’enseignant de l’hypothèse n°2 « pour trouver les meilleurs moyens de rendre une discipline aussi martiale que la zététique appropriable et stimulante, et pour incruster un peu d’esprit critique aux étudiants. » (p.319) Les risques sont mêmes comparables en termes d’Ips : intrusions pseudo-scientifiques ou pseudo-sceptiques…

La thèse de l’utilité sociale de la critique des pseudosciences

La troisième thèse est formulée implicitement comme une critique des pseudosciences à visée sociale, répondant à une urgence et à une dramaturgie (p.325) : « Je ne sais pas s’il sera un jour possible de faire de l’esprit critique et de la zététique des enjeux sociétaux et une préoccupation vraiment scolaire. M’est avis, devant les drames occasionnés par les diverses croyances pseudoscientifiques, que le monde y aurait pourtant un certain intérêt. » L’hypothèse soutenant ce discours est que la critique des pseudosciences permet de diminuer leur dangereuse diffusion dans la société.

Or, il existe une hypothèse alternative soutenue par des faits historiques. Le commerce du paranormal a vraiment commencé au milieu du XIXe, lorsque les scientifiques ont décrété que le magnétisme animal ne pouvait plus être étudié, après des manœuvres douteuses de sceptiques militants dont le Dr. Dubois d’Amiens. Ainsi, comme le dit le psychologue Renaud Evrard : « Le magnétisme est parti des corps savants, de l’aristocratie, de la haute bourgeoisie... pendant longtemps ces pratiques étaient l’apanage d’un milieu non populaire. Le peuple en entendait très peu parler et de manière déformée. Peu à peu le sujet s’est vulgarisé, et c’est vers la deuxième moitié du XIXème qu’on a vu apparaître des gens qui en on fait un commerce, en même temps que la doctrine magnétique dégénérait sous l’influence de la vulgarisation. Or, nombreux sont les auteurs - à commencer par Victor Hugo - ayant mis en lien ce rejet par « la science » et cette récupération par « l’ignorance ». On n’envisage à peine le rôle joué par une poignée de sceptiques militants dans la fabrication de la société actuelle. Cette police intellectuelle administrée en amont justifie le jugement dédaigneux du monde de la voyance, lequel, en retour, justifie la noble cause défendue par les sceptiques. Un discours qui fait système sans qu’on n’y puisse rien faire. »

Une autre idée, pouvant aussi être explorée, serait donc que c’est plutôt la recherche scientifique sur ces phénomènes qui limitent leur diffusion dramatique. Cette recherche doit évidemment inclure l’appareil critique, mais elle permet à chacun de distinguer phénomènes réels et abus pseudoscientifiques, et ne consistent plus seulement à nier et ridiculiser des expériences que disent vivre une majorité de la population. La visée éthique est la même, mais elle favorise un dialogue plutôt qu’une opposition entre science et opinion.

Un dernier point doit être questionné, même s’il ne dépend pas directement du doctorant : comment se fait-il que la majorité des membres du jury soient des sceptiques médiatiques (Broch, Bricmont, Lecointre), et qu’aucun rapporteur critique ne soit nommé ? Une personne telle que Paul-Louis Rabeyron, psychiatre reconnu dans la région lyonnaise, membre du Comité Directeur de l’Institut Métapsychique International, qui donne depuis quelques années un cours optionnel à l’Université Catholique de Lyon sur « Sciences, sociétés et phénomènes paranormaux », aurait certainement eu la compétence pour relever les nombreuses critiques sur la parapsychologie et l’épistémologie qu’ils nous a été données de faire. Toute complaisance universitaire est problématique sur le plan scientifique et éducatif, surtout ici où la plupart des membres du jury se montrèrent incapables de distinguer les erreurs qu’ils répètent eux-mêmes.

 

Conclusion

Contrairement à l’avis d’un jury, nous suggérons la non-publication de ce travail avant que les trop nombreuses erreurs ou approximations qu’il comporte soient corrigées.

Nous partageons les inquiétudes de Monvoisin sur l’accès à l’information scientifique en matière de parapsychologie (p.113) : « Il n’y a aucune raison pour que lors d’un choix d’efficacité à faire, un individu en pleine possession de ses moyens intellectuels ne choisisse pas les solutions scientifiques décrites comme les plus adaptées ou les plus efficaces du moment. S’il ne le fait pas, c’est soit parce qu’il n’a pas accès à l’information ou parce que cet accès est compromis ou dévoyé (1), soit parce qu’il rejette l’information scientifique qu’on lui donne (2), soit parce que l’information scientifique qu’il reçoit est biaisée (3). »

Nous souhaitons que l’hypothèse (3) prime ici, car c’est la plus facilement corrigible.

Et nous reprendrons pour finir la méthode en « 6 questions + 1 » qui permet à Monvoisin de montrer en quoi une action est un acte de foi (p.110), à propos de son propre travail :

  • Question 1 : quel est le germe de départ de la (pseudo)théorie ?

> Des expériences personnelles à l’adolescence.

  • Question 2 : comment les faits / les témoignages ont-ils été collectés ?

> Par la lecture d’ouvrages sceptiques, mais sans vérification des sources, et sans lectures contradictoires.

  • Question 3 : y avait-il d’autres interprétations possibles de ces collections de faits ?

> Certainement. Mais il n’y a jamais eu de limites aux possibilités d’interprétations.

  • Question 4 : y  a-t-il un moment où la réfutation des critiques est devenue non rationnelle ?

> Si on peut considérer que le recours à des scenarii imaginaires sans raccord à la réalité (la démonstration d’un biais par une expérience de pensée) est une pratique non rationnelle, alors oui.

  • Question 5 : les nouvelles entités invoquées sont-elles nécessaires ?

> Est-ce à dire que le principe de parcimonie des hypothèses n’est pas parcimonieux ?

  • Question 6 : quelles sont les trames argumentatives et les signes de la communauté d’adhérents à cette (pseudo)théorie ?

> Ils propagent des histoires qu’ils ne vérifient pas, à la manière de la transmission des mythologies dans un groupe social minoritaire.

  • Question 0 : y avait-il un acte de foi préalable ?

> Dieu seul le sait !